« Voyage au pays des bibliothèques »

Le rapport Orsenna, intitulé « voyage au pays des bibliothèques », est une bonne surprise. Je faisais parti des sceptiques à l’égard d’une annonce et d’une démarche sur un sujet archi connu, et je suis obligé d’admettre, après lecture attentive et complète du rapport, que celui-ci apporte des éclairages utiles et complémentaires au travail précédemment réalisé par Sylvie Robert, sénatrice d’Ile et Vilaine. Le titre un peu ronflant « d’ambassadeur de bonne volonté » me faisait craindre une approche limitée à la seule « bonne volonté » qui, souvent, devient l’alibi de l’inaction. Tel n’est pas le cas à lire cet excellent document.

Il va peut-être enfin se passer quelque chose dans le monde des bibliothèques et de la lecture publique, si tant est que les enjeux budgétaires et les relations compliquées entre l’Etat et les collectivités territoriales ne viennent pas compliquer un jeu à plusieurs bandes.

D’abord, cela fait du bien de lire un rapport un peu enthousiaste, un peu passionné par son sujet. S’il y a inévitablement une approche « techno », les premières pages situent l’ambition de son auteur, sa gourmandise pour le sujet, et son envie sincère de faire bouger des lignes. Il y a aussi une prise de conscience du danger de la verticalité centralisatrice justement formulée : « Attention à cette maladie chez nous toujours menaçante, la maladie du jacobinisme : la verticalité écrase les initiatives locales », cette observation liminaire valant d’ailleurs pour toutes les politiques publiques culturelles. Elle est particulièrement pertinente pour le secteur de la lecture publique qui est aux seules responsabilités des élus locaux et territoriaux, et pour laquelle l’approche étatique ne peut être que stratégique, accompagnatrice, et complémentaire.

Le travail est fouillé en ce qu’il ne se limite pas à la seule question des horaires, bien au contraire. C’est en embrassant le sujet dans sa globalité que la question des horaires et de l’accessibilité générale sera au mieux traitée. Car, ce que montre très bien ce rapport, c’est que la mission des bibliothèques a changé : que de gestionnaire d’une collection de livres physiques, la bibliothèque- médiathèque est devenue, avec le temps, un lieu atypique, une « maison de service public culturel », où l’on trouve toujours des livres, mais où 50 % des usagers repart de ce lieu sans en emprunter un seul. Les personnels des bibliothèques ont vu leurs missions changer en profondeur, sans que cela ne soit véritablement écrit nulle part. « Il faut aller chercher les usagers » pour lutter contre l’idée toute faite du « ce n’est pas pour moi ». Il faut inventer de nouveaux usages pour que le franchissement du seuil ne soit pas vécu comme une intimidation sociale supplémentaire. Si « les bibliothèques font moins peur que les musées et les salles de spectacles » il n’en demeure pas moins que les missions d’accueil ont changé. Le bouleversement suscité par le numérique et les nouveaux usages qu’il implique dans la lecture publique, modifie le métier, et fait de ce lieu un lieu central de la vie culturelle, s’il sait construire les interactions partenariales. Le rapport dresse une analyse exhaustive de tous les sujets, qui vont de l’accessibilité physique aux enjeux des collections adaptées ; le rapport pointe utilement le retard inquiétant dans l’édition du livre numérique qui permettrait pourtant des usages fort intéressants dans le secteur de la lecture publique ; il insiste sur l’inadaptation des formations initiales des professionnels aux nouvelles réalités issues de la pratique professionnelle ; il cite de nombreuses actions innovantes mises en place localement ; il donne à voir les projets architecturaux qui ont su générer un nouveau rapport des usagers à la médiathèque ; il valorise les actions mises en oeuvre à destination des tout-petits et leur impact durable ; il sous-entend aussi, avec délicatesse, les résistances au changement d’une partie de la profession qui ne favorise pas toujours les évolutions positives, même s’il parle davantage des réussites et des innovations ; et il démontre enfin, que le niveau d’ouverture de ces équipements est, globalement en France, totalement inadapté aux besoins de nos concitoyens (avec quelques comparaisons éclairantes par rapport à nos voisins européens) et inscrit cette réflexion globale du dans le cadre du « bureau des temps » qui travaille à adapter l’offre de service public à la demande des citoyens.

On se demande bien pourquoi dans ce rapport consacré aux bibliothèques, un petit passage est consacré aux Micro-folies dont j’ai déjà eu l’occasion de parler. Le lobbying du Président de la Villette s’insinue partout, au prétexte sans doute d’avoir en un lieu, proposé une bibliothèque éphémère dans une microfolie….

Que propose le rapport ? Rien de bien neuf, il faut l’admettre. Il reprend, pour la renforcer budgétairement, la mesure issue du rapport de Sylvie Robert : permettre que la dotation générale de décentralisation accompagne davantage les collectivités locales qui veulent s’engager dans un processus de redéfinition des usages de leur bibliothèque-médiathèque, et partant, de leurs horaires. Cette mesure, déjà opérationnelle, n’a en 2017, bénéficié qu’à 57 projets en France. C’est évidemment très peu, et prouve la prudence des collectivités dans un contexte d’incertitude budgétaire caractérisé. L’enveloppe de cette ligne a été augmentée à l’issue des discussions budgétaires, à 8 millions d’euros, et pourrait donc concerné 200 projets. Face au 16500 lieux de lecture publique existants dans le pays, dont 7000 bibliothèques, l’ambition reste modeste et les moyens limités (objectif 2,8 % des bibliothèques si on rapporte les 200 projets finançables au 7000 bibliothèques). Mais, en s’attaquant aux formations, aux diplômes, aux métiers, aux usages, aux spécificités locales, et en n’imposant aucun modèle, le rapport ouvre l’opportunité de mettre en avant les bonnes pratiques et d’encourager les élus à se saisir du renouvellement des usages pour affronter la modernisation de leurs bibliothèques-médiathèques. Par ailleurs, à quoi bon mettre des milliards sur la table pour commencer un processus : si l’objectif de 200 projets paraît encore ambitieux, l’essentiel est d’essayer de l’atteindre en mobilisant les DRAC, les associations d’élus locaux, et les maires et présidents d’intercommunalité.

Saluons une pensée, un projet, un souffle dans la réflexion. Notons des moyens limités pour transformer ce paysage, mais il s’agit d’un commencement. Posons la question de la relation durable entre l’Etat et les collectivités locales qui parasite gravement la dynamique potentielle. Et espérons que les « bonnes volontés » et son « ambassadeur » parviendront à engager un mouvement, lent, mais durable, pour qu’il transforme un paysage un peu vieilli malgré les réussites reconnues.

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