Verbatim de libraires.

Cet article en soutien aux libraires, et en pensées plus particulières pour mon libraire habituel « Les mots à la bouche » (quel beau nom ! ), a été alimenté par ce petit opus qui m’a été remis par une association de libraires, et qui est fort riche et intéressant : « Propos sur le métier de libraire ». Je vous en livre ci-dessous quelques verbatims, pour le plaisir de partager.

Philippe Tournon, librairie « Le divan », à Paris 15e.

« Sans compter que notre métier consiste à porter à la connaissance de nos clients (dont beaucoup sont plus savants que nous !) des travaux intellectuels que nous n’avons pas faits, que nous serions incapables de faire, ni même de toujours lire correctement. Les orchestrer, les mettre en scène, c’est déjà bien beau. On pourrait dire du libraire ce qu’on disait de Roger Stéphane : il a « la passion d’admirer ».

« Tout est affaire d’investissement individuel : la librairie n’est pas un sacerdoce, mais c’est un métier de passion, chronophage. Vendre en faisant ventre de tout : l’air du temps, les expos, les débats intellectuels, la radio, la pratique des autres commerçants. Tout cela se rapatrie ensuite en magasin. C’est un métier « total ». »

« Un chiffre saisissant : sur un mois normal au Divan, plus de 75 % du chiffre d’affaires se fait par la vente de livres à un seul exemplaire. C’est un métier d’épicier fou. »

« Ce n’est certes pas la lecture numérique qui fragilise pour l’instant le circuit des livres en France. Les difficultés de la librairie sont ailleurs : la crise ; la hausse des charges et les baux (…). »

Pascal Thuot, librairie « Millepages » à Vincennes

«  Nous ne sommes pas des critiques, ce n’est pas notre métier, tout juste des chroniqueurs. Lorsque je lis le soir chez moi, c’est une déformation, je me suis surpris à me poser des questions : comment vais-je en parler ? A qui ce livre est-il susceptible de plaire ? Je l’accepte, ça fait partie de ma vie. »

« La librairie ne doit pas être un lieu d’exclusion. (…) A tous nos clients sur la défensive, qui nous disent : « je ne lis pas beaucoup, ou alors des futilités… », répondre : « Donc vous avez lu. Qu’avez-vous aimé ? Aimez-vous voyager ? ». Un trait d’humour, de complicité peut beaucoup : « Si je vous avouais ce que je lis, moi… ».

Christian Thorel, librairie « Ombres blanches » à Toulouse.

Si l’éditeur constitue un catalogue, le libraire en fait tout autant. Il faut insister aujourd’hui plus que jamais sur cette notion de « catalogue du libraire », qui est le projet et l’esprit de tout assortiment. Ce catalogue est l’outil de son émancipation comme de ce qui devrait être son égalité symbolique avec l’éditeur. La séparation entre les deux métiers, issus des deux siècles précédents, ne réduit en rien pour nous cette qualité commune d’administrateur de nos héritages littéraires. Sûrement les opérateurs du numérique ou certains réseaux sociaux le contestent-ils, mais à l’heure où l’entourloupe ultra-libérale réussit à faire passer quelques monopoles pour du service public, tous les libraires indépendants continuent de cultiver modestement ce souci du bien commun. C’est d’ailleurs là le marqueur le plus parlant de leur « vocation » sociale et urbaine. »

« Les cœurs de nos villes ressemblent à des galeries commerciales en plein air, enchâssées dans du patrimoine. Les secteurs du commerce les plus présents y restent ceux de l’épicerie fine, ou ceux de l’habillement, dopés par la  « cultur e » des marques, par le goût imposé d’un certain luxe. La présence des livres y deviendrait-elle secondaire ? Face à l’éphémère clinquant des objets et emblèmes de la mode, devant la « nourriture rapide », le temps long des livres semble aujourd’hui procéder d’un lieu plus austère que festif. Il faudrait reprendre à notre actif le dispositif de « la part maudite » énoncé par Georges Bataille, et montrer que nous disposons d’une énergie excédentaire, en sus de celle qui assure notre viabilité ordinaire, économique. Les territoires et leurs résidents, lecteurs ou non, consomment cette énergie que procure notre présence. Nos vitrines, la mise en scène de nos lieux, les échanges qui s’y réalisent avec les libraires, les débats, les rencontres avec les auteurs, la sociabilité qui s’y développe, c’est cela « rendre présent ». Je rêve de mieux encore que tout cela pour signifier cette présence. »

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