Le très beau métier de libraire…

La librairie est un espace culturel majeur dont on ne mesure pas assez le rôle structurant dans la relation aux lecteurs. J’observe, dans les milieux artistiques et cultivés que je fréquente, des comportements individuels ne portant pas assez attention à ce maillon essentiel de ce qu’on appelle atrocement « la chaîne du livre », mais également acteur d’une sociabilité urbaine ou rurale essentielle à la vie.

Le libraire est un transmetteur passionné. Il est comme le caviste, obligé d’avoir des champagnes de marque sans aucune typicité, mais également découvreur d’artistes qu’il défend en les proposant aux chalands. Le libraire fait de même. Commerçant assurément, il construit une identité éditoriale à son projet économique tout en étant le bon conseil à toute personne qui franchit le seuil de sa boutique. Sans arrogance intellectuelle, sans esprit de supériorité, il guide, il conseille, il oriente, il anime, il vend. Pour faire cela avec talent et une nécessaire passion, il doit non seulement lire lui-même, mais être une personnalité charismatique susceptible d’entraîner le client dans des voies inattendues. Il doit être très informé, suivre l’actualité littéraire évidemment, mais se concentrer aussi sur l’actualité culturelle, qu’elle relève du spectacle vivant, du cinéma, des expositions, des voyages… Il est à l’affût, jamais en repos, toujours en veille. Il est ainsi capable, rarement par hasard, de répondre à des questions saugrenues, d’avoir une solution juste à une demande particulière, il est l’inverse d’un moteur de recherche, car il est vivant, compétent, entouré de ses autres collègues éventuellement plus spécialistes que lui sur tel ou tel domaine, mais la spécialité de l’un ne nuit jamais à la compétence générale des autres. Le libraire constitue son fonds d’impondérables classiques ou de nécessaires best sellers, mais il compose ses tables avec amour, il marie les ouvrages avec inventivité, il constitue ses vitrines avec art et gourmandise, les renouvelant fréquemment, attirant le regard sur le livre, produit bien particulier qui ne donne satisfaction qu’à contre temps, après lecture, à l’inverse du pantalon que l’on essaie et que l’on apprécie sur soi et pour lequel le coup de cœur est immédiat, préalable à l’achat. Beau métier s’il en est !

Le libraire est aussi un acteur de l’urbanité. Il est un commerce vivant qui anime la ville par les événements qu’il organise, par la richesse incroyable du nombre de références disponibles auquel il peut donner accès (plus de 800 000 dit-on). Il sait travailler en réseau et renvoyer chez un confrère qui dispose du livre que lui n’a pas en stock, car les libraires ont su, mieux que tous les autres, penser à la satisfaction du client, car un client bien renseigné est un client qui revient. Le libraire est aussi un animateur de la ville quand il sait sortir de ses mûrs pour présenter des tables lors de colloques, à l’issue de spectacles, et favoriser ainsi les croisements intellectuels et artistiques.

Pourquoi un tel talent n’est-il pas admiré à sa juste valeur ? Pourquoi une telle compétence n’est-elle pas adulée et vénérée comme elle devrait l’être ? Pourquoi tant de lecteurs s’orientent-ils vers la fausse facilité de la commande en ligne plutôt que de descendre au coin de la rue pour recueillir l’avis du libraire, et, à défaut, lui commander sans autre conseil ? Pourquoi ne s’inquiète-t-on pas de la possible disparition d’un métier de cette valeur, nourris que nous devrions l’ être de l’expérience navrante de la disparition des disquaires qui a précédé la désolante mort du disque ? Pourquoi tant de comportements individuels considèrent-ils le livre dans l’urgence de la commande quand le délai de livraison des mammouths de la vente en ligne prend souvent plus de temps que l’approvisionnement du libraire ?

Il y a urgence à prendre conscience de la richesse de ce métier. Il est utile de réaffirmer son rôle social et culturel. Nonobstant l’évolution en cours du livre numérique que les libraires craignent moins que la concurrence des distributeurs mondiaux, il est encore utile de réaffirmer la mission essentielle du libraire et du rapport au livre pour une citoyenneté éclairée, indépendante, libre. Dans cette période troublée, c’est nécessaire.

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