Schumpeter à l’envers ?

La découverte – tardive pour ce qui me concerne – du livre du journaliste Jean-Baptiste Malet sur l’univers caché d’Amazon (En Amazonie – Infiltré dans le « meilleur des mondes » – édition Fayard avril 2013) m’amène à des questions de politiques publiques peu débattues à ce jour.

Partons du livre : que nous montre-t-il ? Un univers soigneusement caché de la vue du grand public, des conditions de travail épouvantables de milliers de personnes, souvent sans qualification, et où l’on attend de chacun des améliorations permanentes de sa propre productivité. Cet ouvrage éclaire aussi sur une organisation soigneusement pensée et terriblement inquiétante, de l’exploitation humaine au service du grand capital, sans aucun doute et sans exagération stylistique. Il décrit par le menu la nouvelle main d’œuvre du XXIe siècle, qui n’est plus celle des ouvriers des usines sales du siècle dernier, mais qui n’a rien à lui envier. Il montre comment une organisation « stakhanoviste » pense l’entreprise contre ses employés dans une logique déshumanisée. Il éclaire la logique structurelle du projet économique. Il prouve que la pression exercée sur les salariés joue avec efficacité même sur les syndicalistes qui se terrent dans le silence. Ce livre enfin apporte la démonstration d’une organisation fondée en violation de la loi puisque les principes du secret qui pèsent sur les employés outrepassent très largement les principes législatifs et même constitutionnels de notre pays. Rien que ça ! L’enquête de Jean-Baptiste Malet rappelle aussi le fait qu’Amazon organise sa quasi non imposition dans notre pays, malgré des subventions publiques nombreuses pour le développement de ses plateformes au titre des emplois à venir, pour un tiers en CDI, pour les 2/3 en intérimaires corvéables à merci. Voilà ce que ce livre apporte à la connaissance du grand public par une enquête fondée sur l’infiltration, procédé journalistique devenu nécessaire en raison du secret inscrit dans les contrats de travail de chaque employé.

« Voilà pourquoi il est temps de s’interroger sur l’actuelle détermination de ministres et d’élus locaux membres du parti socialiste à implanter sur le territoire national de nouveaux entrepôts logistiques Amazon » même si, évidemment, la création d’emploi peu qualifiés répond à un besoin d’emploi largement constaté dans notre pays. Mais la création des dits emplois – précaires pour une majorité d’entre eux – « viendra pourtant en détruire 18 fois plus sur tout le territoire national, mais plus tard. » Peut-on le rappeler pour éviter la fuite en avant destructrice qui menace encore le réseau des libraires indépendants, qui met en danger la diversité de la création dans le domaine littéraire pourtant essentielle à une économie du livre qui trouve sa force dans sa diversité.

« On associe à l’économiste Joseph Schumpeter la définition d’un phénomène économique ayant pour conséquence la disparition de secteurs d’activités conjointement à la création de nouvelles [activités]. Les économistes libéraux l’appellent la destruction créatrice ». L’électricité a limité la consommation de la bougie. On peut aisément l’admettre. Mais l’électricité a constitué un progrès. Peut-on en dire autant d’Amazon, et n’est-ce pas à la lecture de cette question que le rôle de l’intervention publique devrait être évalué ?

Mettons Schumpeter la tête en bas et posons-nous la question d’aujourd’hui : Quel est le rôle des politiques publiques ? Sauver des emplois et soutenir l’innovation pour développer de futures activités, ou, au contraire, se soumettre à l’économie mondialisée qui considère que seule la réponse à l’immédiateté de la commande impulsive justifie une organisation destructrice d’emplois à moyens termes et anéantissant les progrès obtenus depuis des décennies dans le droit du travail. Il ne s’agit pas de dire que tout est figé et que rien ne doit bouger, mais au contraire de résister à des évolutions de société qui ne constituent en rien un progrès, ni social, ni économique, ni culturel. Grande ambition dans laquelle la gauche devrait trouver à s’incarner.

Quelle sera donc la collectivité qui saura s’engager dans un soutien efficace au commerce culturel ? Quels seront les élus qui réfuteront le modèle exclusif AMAZON pour défendre au contraire une vision refondée du service aux clients ? Quelles seront les innovations permettant d’envisager une diffusion de la culture qui, sans négliger le rôle de conseils du professionnel, permettra de répondre à la demande évolutive du client toujours plus connecté ? Pourquoi ne pas associer le service public et le commerce, la médiathèque et le libraire ? Pourquoi ne pas inventer le modèle de conseil à la diffusion numérique ? Pourquoi ne pas accompagner l’édition numérique pour qu’elle garantisse une meilleure diversité de la création et simultanément une rémunération améliorée des auteurs ? Ces questions sont devant nous et méritent d’être traitées avec cohérence.

C’est en définitive une politique économique ET culturelle qui permettra de résister à une organisation qui détruit tout sur son passage (cf. les FNAC et autre Virgin qui ont été anéantis par le modèle puissant d’AMAZON).

Au moment où les élections régionales se profilent, le livre de Jean-Baptiste Malet trouve une actualité : seules les régions peuvent associer économie et culture dans leur politique. Ce pourrait l’occasion de tenter de repousser le modèle de la destruction créative pour aller vers la création destructrice !

Un article plus ancien à propos de Amazon :

http://vincent-moisselin.fr/amazon-attention-lerreur-diagnostic/

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