Retour à Reims – Didier Eribon

Le livre de Didier Eribon que je viens de lire m’a passionné. Il date de 2010. J’ai eu envie d’en partager la lecture. Je crois qu’il y a beaucoup de choses à en tirer. Il est encore temps si j’ose dire, de s’en inspirer. A tous égards.

Retour à Reims est un livre absolument étonnant construit autour de deux questions qui se rejoignent : D’abord celle relative à « l’ascenseur social » et à la rupture conséquente qui s’impose à l’auteur avec son milieu familial, dans une forme de rejet très fort. De ce premier aspect, l’auteur raconte le parcours social de sa famille, issue d’un milieu très modeste, et observe l’évolution politique de ce milieu historiquement à gauche (PCF) et se déplaçant de plus en plus vers l’extrême droite. Les pages consacrées à cette question politique sont tout à fait passionnantes. Ensuite, l’affirmation de son identité homosexuelle, source également de rejet de l’univers familial ; la narration qu’il fait par le détail du rejet familial, de l’usage quotidien de l’insulte homophobe, et des violences physiques subies par les homosexuels à Reims dans sa jeunesse, mettent en perspective le débat tout récent autour du mariage pour tous. La découverte de l’homosexualité chez un jeune adulte reste une expérience souvent traumatisante. Simultanément, Didier Eribon décrit l’évolution (tardive) de ses parents sur la perception qu’ils ont de l’homosexualité de leur fils, et de la fierté ressentie in fine par son père à l’occasion d’un passage à la télévision pour la sortie de son livre « réflexions sur la question gaie ». Ce livre est puissant précisément parce qu’il navigue entre l’intimité familiale et le questionnement sociologique sur les origines, qu’il évoque aussi la culpabilité de l’auteur sur le jugement – et la honte ! – qu’il porte à son milieu familial. Il s’agit en définitive d’un récit de vie traversé par deux questions sociales essentielles interférant l’une avec l’autre, et contant le récit de la construction d’une vie d’adulte autonome, d’abord rêvée, puis réalisée. La nécessité de cet ouvrage apparaît à la mort du père de l’auteur, qui l’amène à retourner à Reims, sa ville natale, et se confronter à son milieu d’origine.

1- La question des origines sociales

La relégation sociale se vit d’abord à travers la relégation du lieu de vie. Les logements occupés par la famille – malgré un parcours résidentiel en évolution positive – sont situés dans des territoires relégués, « une réserve de pauvres, à l’écart du centre et des beaux quartiers. »

Des parents travaillant dur, un grand père alcoolique, « un climat de guerre conjugale, ces scènes itératives d’affrontement verbal, ces hurlements, cette folie à deux avec les enfants pour témoins comptèrent sans doute beaucoup dans ce qui détermina ma volonté de fuir mon milieu et ma famille. » Dans cet environnement, la poursuite d’un cursus scolaire n’est pas aisée ; malgré des problèmes de discipline, l’élève Eribon s’accroche, et malgré des professeurs annonciateurs de mauvaises prédictions, il réussit un parcours scolaire correct, qui amènera la question de la prise en charge des études par les parents. La mère se remet au travail (femme de ménage) pour financer les études du jeune homme. Je retiens cette magnifique évocation d’un texte de Annie Ernaux, une vérité cruelle qu’il cite pour décrire sa propre situation : « J’étais certaine de son amour et de cette injustice : elle vendait des pommes de terre et du lait du matin au soir pour que je sois assise dans un amphi à écouter parler de Platon ! »

« On éprouve dans sa chair l’appartenance de classe quand on est enfant d’ouvrier. » Et répondant à Raymond Aron qui conteste toute « conscience » à l’appartenance de classe, il répond avec force : « Il me semble surtout incontestable que cette absence du sentiment d’appartenir à une classe caractérise les enfances bourgeoises. Les dominants ne perçoivent pas qu’ils sont inscrits dans un monde particulier, situé (de la même manière qu’un blanc n’a pas conscience d’être blanc, un hétérosexuel d’être hétérosexuel). » (il y a sur ce point, quatre pages absolument magnifiques).

La question du vote et de l’évolution du vote de ses parents, et partant, des milieux ouvriers, fait l’objet d’un long développement : « Pendant mon enfance, toute ma famille était communiste, au sens où la référence au parti communiste constituait l’horizon incontesté du rapport à la politique (…) La gauche socialiste se lançait sur la voie d’une mutation profonde et commençait à se déplacer avec un enthousiasme suspect sous l’emprise d’intellectuels néoconservateurs (qui) travaillaient à effacer tout ce qui faisait que la gauche est la gauche ». Comme une impression très actuelle de cette réflexion : « Au fond, on pourrait résumer la situation en disant que les partis de gauche et leurs intellectuels de parti et d’Etat pensèrent et parlèrent désormais un langage de gouvernants et non plus le langage des gouvernés. (…) Des pans entiers des couches les plus défavorisées allaient donc, comme par un effet quasi automatique de redistribution des cartes politiques, se tourner vers le parti qui semblaient être le seul à se préoccuper d’elles et offrait un discours s’efforçant de redonner un sens à leur expérience vécue.(….) En effaçant du discours politique de la gauche toute idée de groupes sociaux en conflit les uns avec les autres, (et en allant jusqu’à taxer d’archaïsme les mouvements sociaux) on a cru réussir à priver ceux qui votaient ensemble de se penser comme un groupe cimenté. » Si on ajoute à cela, ce que fait Didier Eribon à travers ses réflexions, la réalité d’« un racisme profond » dans les milieux ouvriers et populaires (et dans sa propre famille), la captation de cet électorat par l’extrême droite en a été largement facilitée.

Cette analyse se trouve confrontée à l’évolution du vote de ses parents, qui passe du vote PC au vote FN, d’abord pas assumé, puis reconnu mais dans un vote de premier tour seulement, pour devenir plus assumé par la suite. Le « français » a remplacé « l’ouvrier » dans le sentiment d’appartenance. Cette lecture politique demeure d’une actualité évidente, après quatre années d’exercice du pouvoir par la gauche, où l’on observe, élection après élection, une montée jamais endiguée du Front National.

2- « Les gens comme toi »

A dire vrai, les mécanismes décrits et à l’œuvre dans la volonté de l’auteur de se construire une identité propre en opposition à celle de ses parents, se formule avec des axiomes identiques quant à l’homosexualité qui le définit également. Le rejet profond des discours de haine tenus par ses parents à l’encontre des étrangers, se formulent selon le même schéma à l’encontre des homosexuels « Je suis un produit de l’injure. Un fils de la honte. » Les descriptions du langage de son père qui commente toute apparition d’un prétendu homosexuel à la télévision d’une bordée d’insultes, les tentatives de relatives nuances de sa mère, qui n’a jamais réussi à nommer l’homosexualité autrement que par la périphrase « les gens comme toi », crée le climat d’un sentiment de rejet. Ce rejet familial entraîne le besoin de s’inventer différent : « Je me suis décrit plus haut, en évoquant ma trajectoire scolaire, comme un « miraculé » : il se pourrait bien que, en ce qui me concerne, le ressort de ce miracle ait été l’homosexualité. » Il se pourrait surtout, et c’est le sens réel du livre, que les deux sujets soient intimement mêlés.

Son parcours de jeune homosexuel à Reims est traversé de tous les mécanismes encore bien vivaces de la honte, du secret et de l’évitement. Mais c’est aussi la possibilité de rencontres hors du cadre social traditionnel qui fait naître des espoirs de changement et l’envie renforcée de fuir. L’attirance pour la grande ville va se construire simultanément à son parcours universitaire et rendre le départ indispensable, vital même, condition de la construction d’une identité propre. Citant Jean Genet, Didier Eribon conclut son récit plus intime par cette phrase magnifique : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. »

Les chapitres consacrés à cette expérience vécue jusqu’à l’arrivée à Paris, sont douloureux, tant dans la description de la réalité sociale environnante, que dans le contexte familial. Le propos reste pessimiste et les vagues de violences physiques et morales observées à l’occasion du débat de la loi sur le mariage pour tous, de même que l’augmentation des actes homophobes recensés pendant cette période, lui donnent hélas raison.

Cet ouvrage est riche par ce croisement de l’intime, du social et du politique. Il est sorti en 2010 mais reste très actuel dans la vision qu’il propose de l’évolution du vote ouvrier. Il est très humain dans le rapport à la honte des origines, tout en offrant une lecture plus nuancée du père dont la mort en définitive, marque la possibilité de la compréhension du roman familial. Il est aussi porteur d’espoir car, malgré tout, et grâce à l’école républicaine notamment, l’auteur bénéficie d’une réussite sociale certaine.

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