Les résidences artistiques confiées au Conseil d’Etat !

Le président de la République vient de confier une bien étrange mission à Thierry Tuot, honorable conseiller d’Etat, dont la carrière déjà longue est marquée d’un intérêt pour des sujets d’importance qui ont tous comme point commun de n’avoir strictement aucun rapport avec les artistes ! C’est sans doute pour cela qu’il est évidemment en charge d’une commande relative aux résidences d’artistes en France.

La carrière du dit conseiller d’Etat, évidemment formé par l’ENA qui ouvre les portes à tout, a embrassé une carrière longue au Palais Royal, a pantouflé quelques années dans l’aérospatiale, et s’est enfin intéressé à des sujets aussi multiples que le Fonds d’action sociale, les questions relatives à l’immigration, l’énergie, l’environnement, les jeux en ligne…. Un tel CV devait naturellement le conduire à présider le conseil d’administration de l’académie de France à Rome, dite Villa Médicis, nommé par Frédéric Mitterrand sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Et de Rome à Clichy sous Bois, il n’y avait qu’un pas au moment de la naissance du projet devenu depuis lors celui des « Ateliers Médicis » de Clichy / Montfermeil. 

Faut-il rappeler que présider des Conseils d’administration n’a que peu à voir avec le repérage artistique, et que le président de Rome comme de Clichy n’est jamais en charge de la moindre responsabilité ni artistique, ni culturelle. C’est précisément pour ces raisons que le Président Macron a tenu à l’associer à « la construction d’une politique publique de soutien aux artistes par les résidences » plutôt que d’imaginer que ce travail eût pu être réalisé par quelque personnalité plus qualifiée sur le plan des politiques publiques de la culture ou des collectivités territoriales … 

La lettre de mission qui, une fois de plus, court-circuite totalement le ministère de la culture (après Bern, Slimani, Jousset…), interpelle par son objet, son calendrier, et sa vision « jacobine » pour un président qui s’affirme « girondin ». « L’Etat soutient, est-il écrit, par le ministère de la culture plus de 500 résidences et allocations d’ateliers, pour plus de 7 millions d’euros, en plus de l’académie de France à Rome » et de celles de Madrid et de Tokyo. « L’offre de résidences soutenues par les collectivités territoriales et les fondations privées complètent ces résidences d’Etat (sic) ». 

Hormis les académies, comme il a justement été précisé, la politique publique des résidences artistiques en France repose, comme l’ensemble de la politique culturelle, sur une responsabilité partagée que nous nommons « financements croisés ». « L’offre » de résidence est en définitive une politique de soutien à la création artistique associéee souvent à des actions d’éducation artistique et culturelle territorialisées, dont la lettre de mission ne parle jamais. Quant au « résidences d’Etat » – qui évoquent plus les châteaux de Rambouillet, la résidence de la Lanterne ou le fort de Brégançon – elles n’existent simplement pas quand on parle d’artistes. Les résidences « subventionnées » le sont en général par plusieurs partenaires publics et c’est à ce titre qu’elles irriguent les territoires et participent effectivement d’une ouverture sur le monde qu’on nous envie. La qualité de ces actions réside par le repérage artistique effectué par des professionnels avisés. 

Vouloir disposer d’une « vision d’ensemble permettant de définir la vocation de chaque résidence » ressemble à vouloir remplir un tube de dentifrice accidentellement vidé de sa pâte. Très difficile, car la décentralisation culturelle mise en œuvre depuis 35 ans a permis précisément, dans un cadre généralement organisé par le cahier des charges des différentes institutions publiques partenaires, parfois complétées de charte (comme en Ile de France), d’inventer des modèles différenciés.

La vision particulièrement « jacobine » du Président de la République en cette affaire, s’affirme dans l’indication de l’organisation d’un « système de concours » pour sélectionner les artistes ; « Vous proposerez un système national de sélection et d’orientation des artistes ». Il est bien temps ensuite d’évoquer « la coordination avec la politique des collectivités territoriales en la matière », ou « la distinction des enjeux tendant à « accompagner la jeune création » du soutien à des « artistes confirmés ». Il y a dans cette lettre de mission une confusion majeure, ou une ignorance absolue du mode d’organisation de la création en France et de la façon dont les dites résidences s’organisent. 

S’il ne s’agissait que de parler des académies de Madrid, Rome et Tokyo, la mission pourrait se concevoir. Mais les terminologies employées, l’affirmation de l’ambition nationale, semble écarter cette lecture. 

La mission confiée au Conseiller d’Etat stipule enfin que celui-ci devra formuler une « proposition de programme de construction pérenne des Ateliers Médicis à Clichy-Montfermeil ». L’affirmation de « l’ancrage local de l’équipement, tout en conférant une vocation d’établissement national à rayonnement international » ne fait que répéter ce qui a été le projet validé par trois ministres de la culture successifs depuis 2014 ! Il était donc impératif de faire une nouvelle mission autour de cette affaire. On se demande bien ce que cette commande pourra apporter de nouveau. 

Tout cela est inquiétant. Les politiques publiques de la culture doivent se réinventer. Elles doivent se poser des questions qui dérangent, dans leur rapport aux citoyens, au public, à la jeunesse. Rien n’est tabou et les dispositifs sont tous susceptibles, après cet exercice indispensable de refondation, d’être remis en cause, transformés, supprimés. Mais l’erreur qui consiste à toujours partir d’une vision nationale, centrale, voire parisienne, sera fatale : « La culture près de chez vous », le « pass culture », « le catalogue des désirs », les « micro folies » sont ainsi 4 dispositifs exclusivement pensés d’en haut, pour s’appliquer en bas.  Ca ne marchera pas. 

Un conseiller d’Etat, quel que soit ses talents, est le plus mal qualifié pour se saisir de ces enjeux. La lettre de mission symbolise cette ignorance de la diversité des formes, des acteurs, et des objectifs des résidences d’artistes mises en œuvre dans notre pays. Etonnant tout de même qu’il n’y ait seulement pas un mot sur les enjeux de l’éducation artistique et culturelle dans le cadre de ce rapport sur les résidences artistiques, priorité pourtant affirmée du Président de la République et à laquelle les résidences contribuent de facto ! Peut-on sérieusement prétendre, au regard de l’étendu du sujet, de la diversité des acteurs, traiter de cette question en deux mois d’été ? Je ne le pense pas. Il y a sans doute derrière cette façon de faire, des intentions dissimulées. 

Il n’est plus temps de se perdre dans des chantiers aussi peu efficients. Le Président de la République est attendu pour exprimer une vision de la politique culturelle, pour lui donner un nouveau souffle, pour l’inscrire dans une vision sociétale. Tous les présidents ambitieux dans ce domaine ont branché la culture sur leur projet de société. Ce message est encore espéré de Monsieur Macron qui ne saurait s’incarner que par des ambitions microscopiques, telle cette mission étonnante, ou l’interminable débat sur le dégel budgétaire. 

 

Comments

comments