Questions autour d’une critique

Mais quelle furie a donc pris les journalistes de s’en prendre avec un tel acharnement à la création de Olivier Py au festival d’Avignon 2015 ? Quelle hystérie en effet, car le ton de la critique est d’une telle violence qu’elle laisse à penser que l’on s’en prend à autre chose que le spectacle objet de la rage journalistique, soumis d’un coup à la vindicte populaire.

J’ai vu le Roi Lear le 12 juillet dernier. La première était passée, la presse s’était déchaînée, le Monde avait craché son venin, les critiques du masque et la plume avaient tiré leurs flèches… et le public, hors de cette influence puissante, libre, autonome dans son jugement, a suivi le spectacle dans une écoute profonde. Loin de l’ennui décrit par les uns, les spectateurs de ce soir là ont pris du plaisir, sont rentrés dans une aventure, et le spectacle fût bien accueilli, à l’exception de quelques personnes isolées qui manifestèrent bruyamment leur mécontentement, comme il est de tradition à Avignon. Les applaudissements ont été nourris. Le public de ce soir là, semble-t-il, a trouvé de l’intérêt à cette réécriture du Roi Lear, tant du fait d’une traduction très contemporaine que d’une mise en scène énergique. On peut s’énerver ici ou là de la stylistique de Py, mais on ne peut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et sous prétexte d’un détail ou d’un excès, jeté aux gémonies un spectacle qui révèle un travail, une recherche, un propos profondément intéressant.

Je relate tout cela avec d’autant plus d’aisance que je ne suis pas un admirateur inconditionnel du travail de Olivier Py, en règle générale. Je trouve pourtant dans ce Roi Lear, quelque chose de fort, de beau. « Ton silence est une machine de guerre » – texte écrit en fond de scène – offre une lecture puissante du parti pris du metteur en scène, et si je n’avais qu’une critique à formuler, elle serait davantage dans l’épuisement vocal de l’interprète du roi, qui pose la question de son choix. Le spectacle est fort, rythmé, ne souffre pas de longueurs. Le reste de la distribution est impeccable. Nous étions 4 ce soir là à avoir assisté à une représentation digne d’intérêt, et suscitant à la seconde de sa fin, une indignation collective concernant le traitement médiatique dont ce spectacle avait été l’obet. Rester libre et juger par soi-même, tel est, en définitive, la grande chance que nous offre l’art…

Il s’agit donc d’autre chose…. Mais de quoi donc ?

Fallait-il nommer un artiste à la tête du festival d’Avignon et transformer ce lieu dédié à la recherche, à la création, à la découverte, en un outil de production pour l’artiste lui-même ? Vraie question. Fallait-il nommer un artiste suractif, qui porte jusqu’à cinq projets par an, sans s’interroger sur sa capacité personnelle à porter regard sur le reste de la création artistique et sur le temps qu’il peut y consacrer au profit d’une programmation essentielle ? Avignon est une vitrine nationale et internationale, cela prend du temps, exige beaucoup de travail, et interroge sur la disponibilité que cela exige. Fallait-il nommer une personnalité sans appel à candidature, sans projet préalable, faisant seulement confiance au renom passé ?

Ces questions, toujours d’actualité, datent un peu : nommé il y a trois ans, ayant assumé deux éditions complètes du festival, il est un peu tard pour se les poser même si elles peuvent guider les tutelles sur les missions mêmes du festival. Pourtant, ces sujets n’effleurent pas sous la plume des journalistes. Peut-être sont elles sous-entendues, mais elles ne s’expriment pas.

Souvenons nous des attaques violentes dont furent l’objet ses prédécesseurs, Vincent Baudrillier et Hortense Archambault, qui, marquant le festival d’une empreinte forte, ont essuyé des critiques virulentes au début de leur mandat, et notamment les deux premières années. Mais n’étant pas artistes, les critiques formulées étaient centrées sur la philosophie de la direction du festival, sur l’ouverture esthétique, sur l’internationalisation de la programmation (trop de sous titres !), jamais, par nature, sur leurs œuvres en propre, puisqu’ils n’étaient pas artistes.

Le glissement critique ne s’opère-t-il pas, précisément, à l’encontre de Olivier PY, sur le festival lui-même par le relais de ses propres productions ? N’est-ce pas une façon de déstabiliser un travail – la direction du festival – qui, quoi qu’il en soit, ne peut se concevoir sans une certaine durée ? N’est-ce à dire que la campagne sur sa succession est ouverte du seul point de vue des journalistes parisiens ?

Nous ne pouvons que faire des suppositions…  mais il n’y a pas de fumée sans feu. A l’issue du festival, la même presse s’est faite l’écho d’un festival qu’elle met en cause pour un certain nombre de choix artistiques, revenant alors à des propos sur la direction du festival. C’est mieux, car c’est immédiatement plus mesuré. L’excès de critique anéantit la qualité du propos.

Les questions essentielles qui sont posées relèvent du partage de l’outil du festival. Le vrai enjeu est celui de l’accompagnement en production des artistes programmés, condition de la prise de risque artistique. Ce sujet relève de la responsabilité des financeurs dans leur dialogue avec l’artiste directeur pour que le partage soit garanti et que les propres productions du directeur ne captent pas l’essentiel des moyens dédiés au festival pour la programmation et la production. Et si cela était le seul vrai sujet qui vaille, et que l’on objectivait davantage le travail de la critique vers la diversité des productions et non seulement celles du directeur, on faciliterait le débat démocratique sur les politiques culturelles loin des enjeux de personnes.

PS : Je renvoie à l’article que j’avais écrit en son temps ( http://vincent-moisselin.fr/lart-est-difficile/ ). La meilleure des critiques est de ne pas user sa plume à détester un spectacle, mais plutôt à laisser de l’espace disponible pour parler d’un autre spectacle. N’aurait-il pas été plus efficace et plus humble pour le Monde, de ne pas parler du spectacle de Olivier Py ?

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