Que se passe-t-il à Grenoble ?

L’élection de Éric Piolle, à la mairie de Grenoble en mars 14, dans le cadre d’une alliance Europe Ecologie les Verts / Parti de Gauche, provoque un débat local et maintenant national, sur la question de la politique culturelle de la ville.

Grenoble a historiquement cultivé une image de « ville culturelle » sous la responsabilité des socialistes depuis plusieurs décennies. Cette identité culturelle que l’on retrouve dans d’autres grandes villes de France, toutes couleurs politiques confondues (Lille, Marseille, Nantes, Bordeaux) s’est construite à la fois par la capacité des élus à faire émerger des grands équipements à fort rayonnement national, grâce au soutien de l’Etat et des collectivités territoriales, tout en développant une approche locale enracinée.

La nouvelle politique de la municipalité issue des urnes de 2014 a commencé à s’afficher par l’intitulé de la délégation de l’adjointe en charge de la culture, dénommée adjointe « aux cultures ». Derrière cette volonté de requalifier la politique culturelle par une agrégation de « cultures », des propos tenus ont évidemment suscité une inquiétude certaine à l’échelle locale : la politique de l’ancienne municipalité est jugée « trop élitiste », « trop théâtreuse et pas assez populaire ». Le maire dénonce d’ailleurs le « logiciel de pensée Malraux-Lang ». Voilà qui annonce assurément un changement de ton que l’on n’imaginait pas en provenance d’élus de gauche. La politique culturelle ne fait plus consensus aujourd’hui dans le camp des progressistes. C’est un fait.

A ces considérations en définitive très politiques, s’ajoute une approche strictement financière, renvoyant à l’Etat des compétences historiquement partagées depuis la décentralisation des années postérieures à 1981.

Très rapidement, les nouveaux élus prennent des décisions radicales, en supprimant totalement la subvention accordée aux Musiciens du Louvre Grenoble pour un montant de 408 000 €. Cet orchestre, dirigé par Marc Minkowski, et au rayonnement national et international, est critiqué pour son éloignement territorial. La polémique enfle à l’échelle locale et le choix d’une baisse budgétaire de 10 % au BP 15 confirme une orientation politique en rupture avec l’héritage socialiste qui a toujours priorisé le budget culturel, situé au troisième rang des dépenses municipales. Nulle illégitimité dans ces décisions, mais il s’agit bien d’un marqueur politique qu’il convient d’analyser.

Les événements ont pris récemment une certaine ampleur. La MC2 de Grenoble, scène nationale, a accueilli le spectacle de Joël Pommerat « Ah ça ira ! », spectacle  créé à Nanterre l’hiver dernier. La rencontre de ce dernier avec les édiles de la ville, l’a poussé à rédiger une tribune très virulente dans Libération du 2 juin, dans laquelle il dénonce la « naïveté» du maire, « imprégnée d’idéologie radicale » dans laquelle la culture ne fait pas partie des besoins de l’homme (c’est ainsi que le maire s’est exprimé). Il critique « un bazar, un agglomérat de pièces hétéroclites, foutras idéologiques, allant d’un côté, du plus libéral économique en passant par l’aspiration révolutionnaire à la décroissance. »

Éric Piolle a répondu à la polémique dans une autre tribune parue le 12 juin dans le même quotidien en justifiant les baisses, en critiquant les dépenses des opérateurs, et en justifiant sa politique par la « rareté financière ».

Ce débat est révélateur d’une approche très exclusivement fondée sur la proximité, s’éloignant de l’ambition d’exigence artistique et de travail pour la rencontre avec les publics, au profit d’une approche très localo-locale. Les verts, depuis plusieurs années, tiennent des propos très « populistes » sur les politiques culturelles, et Grenoble se révèle être une vitrine de cette pensée un peu désordonnée et terriblement déstructurante.

Au-delà de la question des verts, ces orientations politiques se diffusent en terme de pensée à gauche, et révèle la faiblesse de la politique nationale depuis 2012. Le tabou de la baisse budgétaire a sauté après les baisses décidées du budget de l’Etat en 2013 et 2014. L’approche financière prévaut, et les compétences partagées, pourtant si ardemment défendues dans le cadre des réformes territoriales, sont mises à mal par les élus locaux eux-mêmes qui considèrent un « label national » comme relevant d’une compétence presque exclusive de l’Etat ; il s’agit là d’une erreur dramatique révélatrice d’une forme d’inculture politique qui risque de desservir gravement l’intérêt des collectivités locales, et donc des habitants des villes.

C’est bien le sens même des politiques culturelles qui est mis en cause et qu’il convient de défendre à partir d’un nouveau socle politique à construire. La situation à Grenoble rend visible la nécessité de refonder les politiques culturelles.

La nomination de Manuel Valls à Matignon a marqué un coup d’arrêt à ces approches dépréciatrices des politiques publiques en faveur de la culture : il a stoppé la décroissance budgétaire, il a incarné un message politique volontariste, il est présent par lui-même auprès des artistes, et il a pris des décisions utiles : statut des intermittents, budget, changement de ministre. Il reste maintenant à lutter contre les discours qui ont perdu de vision l’utilité de la culture et qui sont soumis aux seuls gestionnaires. Cela devrait être l’enjeu d’une élection présidentielle, même si de mémoire, seule celle de 1981 avait su porter une ambition politique en ce domaine. Il serait temps d’y penser pour 2017.

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