« Pour une politique culturelle du spectateur ». (9/11 )

Des lieux qui changent : les bibliothèques, les médiathèques, des universités du savoir….

BNFJack Lang, dans ses années de déploiement ultra volontariste, a initié une politique déterminée en faveur de « la lecture publique », c’est-à-dire la lecture rendue accessible à tous. Ce fut le grand mouvement en faveur de la construction intensive des bibliothèques dans toutes les villes et quartiers de France, puis des médiathèques…. Cette politique a connu un succès réel, car, décentralisation aidant, les élus locaux se sont emparés de ce sujet et ont construit à tour de bras des équipements multiples, les bibliothèques ont poussé comme des champignons au point qu’aujourd’hui, les équipements de lecture publique sont les établissements culturels les plus nombreux et les plus denses sur le territoire national. Depuis lors, étude après étude, et dans un contexte évolutif majeur – donc récent – , on observe que les lecteurs sont de moins en mois nombreux à fréquenter les bibliothèques, qu’ils se sont éloignés de ces équipements, au point que la dernière étude sur les pratiques culturelles des français révèle des données nouvelles et aggravées relatives à la pratique de la lecture. La contradiction la plus visible étant d’observer que la densité du réseau des équipements de lecture ne résout pas, au contraire, l’accessibilité aux livres et à la lecture. Il ne suffit pas d’être proche pour avoir des abonnés ! C’est important de l’avoir en tête quand la propension à construire est souvent plus forte que celle consistant à donner les moyens de faire vivre ces équipements culturels. Le réseau des professionnels travaillant dans ces équipements est très organisé, très structuré, alors même qu’il reste assez en retrait, pour ne pas dire parfois qu’il est frileux face à des évolutions technologiques qui se développent et qui percutent frontalement les conditions d’exercice de la profession de bibliothécaire / médiathécaire.

 

Si les professionnels débattent beaucoup de ces enjeux, force est de constater que la médiathèque du futur n’existe pas encore : quelle serait-elle ? Voilà un vrai chantier ministériel que de travailler à imaginer ce nouvel équipement du futur qui, s’il doit rester le lieu d’accès au livre dans ses multiples formes – papier, numérique, tablette, a bonnement en ligne etc… – doit devenir aussi l’espace des innovations les plus folles pour repenser le rapport au public de demain. Cela implique de remettre en cause quelques vieux réflexes corporatistes. Comment se fait-il que la bibliothèque soit ouverte pour l’essentiel sur des créneaux horaires peu compatibles avec les horaires des loisirs de nos concitoyens ? Le caractère municipal ou intercommunal des médiathèques a souvent généré des réflexes professionnels peu en phases avec les besoins des publics. Cette donnée des horaires est connue, mais quels sont les élus qui s’y sont attaqués et ont fait le pari d’une adaptation aux horaires de vie des gens ?

 

Le métier doit changer. Le bibliothécaire ne peut plus être le seul professionnel de la culture à attendre tranquillement la venue de l’usager, même si dans bien des territoires, de nombreuses initiatives culturelles ont été mises en place pour positionner la bibliothèque comme un lieu de culture croisée. Il est temps de passer à la généralisation de l’innovation. Il est temps de considérer que le métier va changer, que la numérisation des ouvrages bousculera le vieux métier de la conservation pour le transformer en médiateur numérique…. La bibliothèque / médiathèque de demain doit devenir l’université culturelle populaire qui, dans la tradition de l’éducation populaire, mais pour s’en éloigner aussi vite, deviendra le lieu de tous les savoirs, de toutes les rencontres, et sera le pivot des politiques culturelles locales.

 

Lancer une consultation nationale pour rassembler les expertises multiples des professionnels sur ce sujet est nécessaire ; mais cette mission nationale doit être courte, les données du problème sont connues, identifiées depuis longtemps. Il convient de rassembler les expertises de tous les professionnels pour proposer un guide pour la lecture publique de demain. Il faudra, avec les collectivités locales, gestionnaires de ces équipements, partager des recommandations et conditionner les rénovations du futur et l’accès à des financements croisés, au respect d’un cahier des charges qui combinera, horaires, compétences professionnelles, actions culturelles de territoires, diversifications des supports, université culturelle….

 

Au moment où les éditeurs français rechignent à proposer des offres numériques attractives, et même si les professionnels – et pas seulement eux – sont attachés à la culture du papier, du livre physique, il faut préparer le basculement vers une autre époque en ne perdant pas de vue que le seul objectif qui doit intéresser les acteurs publics c’est le développement de la lecture, le soutien à la littérature, et que son accès, élément majeur de l’indépendance d’esprit , ne soit pas bloqué par des considérations nostalgiques de quelques professionnels.

 

L’impulsion politique est nécessaire, d’autant plus que ce sont les élus locaux, et les administrations territoriales qui les entourent, qui sont en charge de ces équipements. Le succès des années 80 ne peut pas retomber comme un soufflé raté, avec pour tout commentaire le soupir déprimé du cuisinier qui a gâché son meilleur plat. Ce chantier peut aboutir en une année de travail et permettre de renouveler en profondeur un des instruments des politiques culturelles locales. Les données connues incitent à agir, il est même étonnant que ce chantier ne soit pas déjà conclu.

 

La politique du livre sera un enjeu pour les lecteurs de demain

 

Cette question conduit tout naturellement à un autre chantier, plus mondial celui-là : quels seront les effets de la numérisation sur la politique du livre d’une façon générale, et quel rôle l’État peut-il jouer pour faire anticiper des évolutions probables ? La question est d’autant plus actuelle que l’on observe une profession réticente à s’adapter aux évolutions technologiques, par une espérance quasi naïve qu’elle ne sera pas aussi dévastatrice que dans le secteur musical, sans que rien ne puisse sérieusement trouver un fondement solide à cette attente. L’attachement du secteur professionnel au papier, au livre, la culture des dirigeants de ce secteur, mais également la culture traditionnelle des responsables politiques, l’inquiétude économique de voir aussi se réduire des marges financières par la disparition des supports traditionnels, fondent pour partie cette forme de dénégation d’un monde réel que Frédéric Martel a bien dépeint dans ses ouvrages.

 

L’enjeu n’est pas strictement français, évidemment. Mais le développement des outils technologiques, en partant de l’ordinateur – devenu de plus en plus largement portable – en passant par le développement des Smartphones et leur connectivité permanente – en allant jusqu’à l’arrivée plus récente des tablettes, mais également des liseuses, ne peut faire douter du fait qu’il faudra bien que ces outils aient accès à des contenus numériques ; de même le prix du service en ligne ne saurait se fonder sur le vieux modèle de l’édition papier, or, à ce jour, les quelques éditeurs qui développent des offres numériques simultanées papier et numérique, pratiquent des tarifs exorbitants. La lutte contre le piratage, pour le droit d’auteur, passera inévitablement par une modification de ce secteur. Plus l’anticipation sera effective,  moins les dégâts seront forts.

 

Ces deux enjeux, de la lecture publique et du devenir du livre dans un contexte incertain, impliquent une prise de conscience de tous les acteurs du secteur. Il ne faut pas attendre la fin du support pour penser les usages de demain, ou cela génère des dégâts définitifs.

 

C’est le lecteur qui doit nous intéresser. Comment le faire revenir dans les espaces de médiation, comme la médiathèque ? Comment redonner le goût de la lecture, des auteurs, de la création contemporaine, quels que soient les supports utilisés ? Le spectateur du livre, solitaire par nature, n’est cependant pas un être isolé. Cette question relève de l’invention politique d’aujourd’hui et de demain. Il ne semble pas qu’elle soit encore véritablement prise en charge. On en parle beaucoup dans des milieux avisés, mais on n’a pas beaucoup agi.

 

 

 


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