Pour la nouvelle ministre de la culture et de la communication…..

Je publie, en ce jour de nomination d’un nouveau Gouvernement – et notamment d’une nouvelle ministre de la culture –  une contribution longue, très longue, pour proposer les bases d’une refondation des politiques culturelles pour notre pays. Je peux l’envoyer par mail à celles et ceux qui voudraient la recevoir en PDF. Vous pouvez me contacter par mail à cet effet. ( vincent.moisselin@laposte.net )

Le débat autour des politiques culturelles – aussi riche et intelligent soit-il (et il l’est souvent !) – est enfermé dans une sorte de nasse et à bien des égards, épuisé.
Pourquoi cela ? C’est qu’il est toujours exprimé de l’intérieur, par les intéressés eux-mêmes. On y traite de la réussite ou de l’échec de telle ou telle politique. On y oppose tout, démocratisation et démocratie, culturel et socio-culturel, création et éducation. On mesure la réussite ou l’échec de tel ou tel ministre au fait qu’il a fait davantage reconnaître la « fameuse exception culturelle » en obtenant ou non une augmentation budgétaire, on s’affronte entre décentralisateurs et tenants du « tout-état »…à chaque fois depuis le balcon culturel.

Et si l’on renversait le regard ? Si l’on délaissait un moment l’évidence de « la liberté de création » pour s’inscrire dans l’urgence du temps et s’emparer des grandes questions qui bouleversent notre société. En premier lieu des inégalités inacceptables qui nous minent. Et donc de traiter prioritairement de l’éducation – pas seulement artistique mais de celle, globale, qui prépare la jeunesse à la citoyenneté, celle que Jean Zay théorisait génialement il y a tous juste 80 ans pendant le Front Populaire. Comment a-t-on pu évacuer cet héritage ? Etait-ce une incongruité que de réunir l’Education nationale et la culture ?

Les épreuves que nous affrontons, les drames que nous connaissons sont livrés à la compassion, à l’émotion, jamais sujets à connaissance, à approfondissements, à mises en perspectives. En tous cas venant de la plupart des responsables politiques, qui devraient en être les premiers vecteurs. A quoi sert Gilles Kepel s’il n’est pas relayé par une parole forte « autorisée » ? Il n’est pas vrai que nous manquerions d’intellectuels, jamais peut-être leurs contributions n’ont été aussi riches, diverses et nombreuses, mais qu’en fait-on ? En quoi nourrissent-elles un discours construit, cohérent qui inscrit nos concitoyens dans une histoire ? On entend de toutes parts, un appel au sens, on réclame davantage de pédagogie, on souhaite que s’élabore un récit aux Français….cela comme autant de preuves : la crise politique est d’abord culturelle.

Et pourtant le paradoxe tient au fait que cela se produit dans un Pays-Symbole. En trente ans, le « modèle s’est envolé ». Grâce à la gauche (il faut le marteler), la France s’est dotée de réseaux d’équipements probablement uniques au monde, de grands opérateurs et cela dans tous les domaines. La qualité de la vie artistique et culturelle demeure la caractéristique essentielle de notre pays, la richesse, l’abondance de son offre constituant la matière première de son attractivité. Et la fierté de son peuple.

Plus encore, avec un peu de recul, on peut penser que la longue plainte qui accompagne de façon récurrente toute réflexion sur le sujet est au moins indécente, voire choquante. La France qu’on peut parfois regarder comme « sur-dotée », est nantie culturellement, c’est incontestable. C’est d’ailleurs ce que la plupart des élus ont intégré comme une donnée, comme un acquis, comme un patrimoine. Une sorte de grand monument historique qu’il convient de protéger. D’où la célébration du « modèle », la défense de « l’exception » avec ce que cela implique de fixité, d’immobilisme, de conservatisme. Ce modèle – et ses acteurs – est cependant inquiet, à juste titre, quand il est attaqué ou instrumentalisé.

L’aveuglement guette aussi face à une société en totale mutation tant dans les modes d’acculturation que de production et de diffusion. Bouleversements esthétiques, multiplication des supports, circulation des expériences, interférences disciplinaires, surgissements permanents d’initiatives atypiques, transgression des genres, nouvelles attitudes civiques et politiques….cette réalité-mouvement semble échapper à la plupart des responsables politiques, arc-boutés sur des valeurs qui n’ont souvent pour elles que l’ancienneté.

C’est conscient de ce contexte, des enjeux nouveaux, qu’il nous faut penser une vision renouvelée qui puisse redonner du sens à l’action politique.

La France est culturellement à la tête d’un trésor et d’une richesse qu’elle sanctuarise ou contourne. Il n’y a probablement aujourd’hui rien à inventer ni à construire (en termes d’édifices) mais tout à découvrir, à révéler, à éclairer, et surtout à accompagner. Les nouvelles données territoriales peuvent être l’occasion de donner enfin tout son sens au mot de décentralisation, ni prescriptrice, ni duplication d’une matrice imposée mais inventive, expérimentatrice, à la fois audacieuse et respectueuse. Là se situe probablement le champ du renouveau, dans la mesure où il remet tout en jeu, l’héritage comme l’innovation, la mémoire comme « l’hybridation et le métissage » pour citer Edgar Morin.

Les enjeux sont tels – « l’âge d’or et l’âge d’horreur se présentent en même temps à notre avenir » dit encore Edgar Morin – qu’il n’est plus possible de se contenter des seules explications économiques (et d’ailleurs les grands économistes ne s’en satisfont plus) ni même sociologiques. La culture doit sortir du splendide isolement auquel « l’exception » la confine pour prendre part à cette reconquête, à condition aussi qu’elle se déploie dans toute son acception, à la fois esthétique et anthropologique, autant Lévi-Strauss que Malraux.

Reste donc la volonté politique de l’inscrire à part entière dans la grille de lecture de notre société et surtout – à la fois moyen et objectif – de la considérer comme centrale dans une visée authentiquement progressiste.

*
**

Le quinquennat de François Hollande en matière de politique culturelle laissera un goût d’inachevé. De toute évidence, la Gauche a vécu sur ses acquis historiques et n’a pas su revisiter ses concepts dans un environnement politique, institutionnel et culturel qui a pourtant radicalement changé. Les trois ministres qui se seront succédé en cinq ans, n’auront pas pu prendre toute la mesure du chantier culturel de ce début de siècle. Les résultats sont décevants mais des avancées notoires et structurelles ont été obtenues : reconnaissance du statut de l’intermittence et pérennisation d’un nouveau modèle, affirmation en faveur de l’éducation artistique et culturelle (circulaire interministérielle – charte), réforme du crédit d’impôts en faveur du cinéma, loi LCAP (obligation d’exploitation des œuvres, affirmation de la protection de la chanson francophone, renforcement de place des architectes). L’ambition de parité pour la direction des labels nationaux irrigue toutes les politiques du ministère (haut fonctionnaire en charge de ce dossier notamment) et a contribué à un renouvellement artistique. Toutes ces mesures utiles, justes, légitimes, n’ont pourtant pas fondé « une politique ». La nomination de Manuel Valls à Matignon a marqué un changement d’envergure dans l’attention portée au secteur, et à travers deux décisions majeures : celles relatives aux intermittents et au budget de l’Etat. Malgré ce regain d’intérêt politique, nul ne saurait dire s’il existe aujourd’hui une réelle vision des politiques publiques de la culture ni un horizon qui leur serait donné par la gauche de gouvernement, non plus du rôle qu’on entend donner à l’art et à la culture face aux soubresauts du monde et de la société. La nomination d’Audrey Azoulay, un an avant l’échéance présidentielle, corrige une erreur politique, et porte une nouvelle incarnation en faveur de la culture.

Beaucoup de questions doivent être posées pour élaborer une réponse politique aux enjeux actuels.

Et si, tout simplement, la gauche n’avait pas pris le temps, en amont de l’élection présidentielle de 2012, d’une réflexion refondatrice et s’était retrouvée aux affaires, pour ne gérer que les intérêts catégoriels nombreux dans ce secteur, et très souvent contradictoires ? Et si la vision politique de la culture était victime d’une pensée de l’intérieur, donc en définitive corporatiste (même si ce corporatisme se revendique légitimement de l’intérêt général) ? Car les politiques culturelles peuvent vite être piégées par les bonnes intentions qui les fondent. Les demandes sont multiples, elles sont souvent légitimes, mais elles ne font pas une politique progressiste en tant que telles, elles sombrent au contraire dans une forme de facilité. La subvention à elle seule ne fait pas une politique.

Et si, aussi, la gauche avait perdu le sens même des politiques culturelles et que confrontée à la crise économique, aux pressions européennes sur les déficits, à la gravité de la situation économique (sans doute sous-estimée pendant la campagne présidentielle), elle avait fini par abdiquer de l’ambition culturelle ? Comment expliquer en effet, la baisse significative du budget de la culture, dès le budget 2013, et poursuivi en 2014, avant même que toute politique nouvelle ne fût définie ? Et si la gauche avait occulté la richesse culturelle de notre pays, si dense, si créative, si diverse, et devait donc repenser son rapport aux citoyens ?

Et si, enfin, l’environnement numérique n’avait pas du tout été anticipé dans ses effets pourtant massifs dans les usages de nos concitoyens, et notamment dans leurs usages culturels ? Qu’a-t-on proposé après avoir combattu au parlement la loi HADOPI ? Qu’a-t-on imaginé pour développer des usages nouveaux et garantir les droits des auteurs à une juste rémunération ? Qu’a-t-on fait pour éduquer à l’image qui envahit tout, diffusée par tous les supports numériques, et qui renforce le mouvement irrépressible de l’émotion contre celui de la réflexion ? Qu’a-t-on inventé pour anticiper les évolutions techniques qui secoueront le monde de l’édition littéraire, très rétive à affronter des bouleversements pourtant certains ? Dans ce domaine très percuté par les industries culturelles, quel aurait pu – ou dû – être l’action politique du gouvernement ?

La réflexion qui s’engage ici se propose de contribuer à la définition d’une politique culturelle progressiste, de gauche, pour le XXIe siècle et de travailler à son appropriation par les responsables politiques.

La culture : Pour quoi faire ?

La question culturelle donne l’impression d’avoir à nouveau forcé la porte de l’agenda politique et s’être imposée, après l’attentat terroriste contre le journal Charlie Hebdo. « Dans l’épreuve que nous traversons, protéger ce qui nous unit, c’est protéger la liberté d’expression, la liberté de pensée, la liberté d’information, la liberté de création » écrivait justement Audrey Azoulay dans une récente tribune. Terrible constat mais heureux sursaut.
Le très beau manifeste publié par Terra Nova et signé par Thomas Paris, rappelle l’essentiel. « Pourquoi la culture ? La question peut paraître réchauffée, parce qu’elle appellerait des réponses évidentes. (…). La culture aide à penser le monde, elle aide à évoluer dedans. Elle génère un sentiment d’identité et du lien social. La culture peut participer au rayonnement d’un peuple et à sa fierté. La culture est source de valeurs incommensurables ; dans une période en manque de sens comme celle que nous traversons, elle constitue, loin de toute connotation financière, une valeur-refuge. Il s’agit là d’évidences, qu’il est important de rappeler, notamment pour affirmer que la culture peut se défendre indépendamment de toute considération économique. Ces seuls arguments suffisent à justifier que l’Etat puisse se saisir de la question. »

La culture ainsi présentée, est la conséquence de l’activité créatrice de l’homme qui tend, par l’art, à s’adresser à ses semblables pour partager des émotions et ce faisant, favoriser la compréhension d’un monde complexe, global, mondial, seule source véritable d’émancipation individuelle et collective. La culture est source de plaisir, de partage, de vivre ensemble. Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, a usé d’une belle formule dans son éditorial de l’édition 2016 : « L’éducation c’est la culture qui commence, et la culture, c’est l’éducation qui continue. » Voilà qui rend les choses évidentes à qui conteste l’importance de la culture et des moyens qu’elle mobilise au titre du service public. Olivier Py affirmait, à juste titre, « l’avenir de la politique sera culturel ou ne sera pas». Nous en sommes là en effet.

Ce qui fait culture est donc l’effet de la création artistique, au sens le plus large du terme. Une politique culturelle a donc pour ambition de s’adresser au public spectateur, aux citoyens, ces deux termes étant complémentaires et posant la base même de l’élargissement. Si elle a pour fonction de mobiliser la création et les artistes, son ambition reste le public, son « éducation », et son développement permanent par tous moyens. Une politique de la culture a donc pour mission de rendre possible la rencontre de l’art et de la création ; et c’est grâce aux artistes que cela sera possible.

Emmanuel Ethis, dans un article publié sur son blog, écrit avec beaucoup de justesse et de sensibilité, que « la fonction de l’art en général et des œuvres en particulier n’est pas de provoquer ses spectateurs à outrance ou de les mettre face à une altérité frontale, mais bien de les éduquer vers cette altérité en s’appuyant sur le familier, de les interpeller en partant de ce qu’ils connaissent pour les conduire hors de leurs sentiers battus ». Tel est bien le sujet qui justifie l’engagement public.

Notre pays reste empreint du concept fondateur des politiques publiques en faveur de la culture, « rendre accessible au plus grand nombre les œuvres de l’esprit » et, en conséquence, revendiquer le plus haut degré d’exigence artistique. La culture se distingue du divertissement et fonde son ambition sur l’intelligence. Ce n’est donc en aucun cas la loi de l’offre et de la demande qui prime, mais bien celle de la liberté de création, que la loi a inscrit comme un principe fondateur, et que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, bien avant, garantissait avec efficacité. Cette exigence fondatrice n’est pas l’expression de l’élitisme, mais la condition de la démocratie. Pourtant, il ne faut point opposer culture savante et culture populaire, et les politiques publiques devraient au contraire faire disparaître les barrières artificielles : car ce qui fait culture est ce qui rassemble, et le plaisir de vivre une expérience quelle qu’elle soit est fondateur d’un rapport à la culture.

Ces quelques lignes posent les termes de l’enjeu compris et partagé par les opérateurs culturels (la vue de l’intérieur) mais toujours suspects aux yeux des autres : des élus, de nombreux responsables administratifs (des budgétaires, aux directeurs généraux des services des collectivités !), des citoyens qui regardent les équipements culturels avec méfiance : ce n’est pas pour eux, c’est trop cher, c’est élitiste, etc. C’est pour cela qu’il faut agir avec une ambition refondée et une stratégie déterminée.

Que faire ?

Les politiques culturelles de l’Etat se sont souvent égarées en raison de deux problèmes majeurs : 1°) l’extrême dispersion des sujets et la volonté d’être à l’écoute des acteurs de la culture, ont pu faire perdre de vue des objectifs stratégiques ; 2°) la vieille vision centralisatrice reste encore profondément ancrée dans les mentalités administratives françaises, alors même que les politiques publiques de la culture se structurent d’abord à l’échelon territorial. Le Ministère de la Culture croit encore, parfois, agir seul en opérateur national et local, alors qu’il n’en est à peu près rien (cf. par exemple, sur l’éducation artistique et culturelle !). Il faut donc redonner du sens à l’organisation de l’Etat et tenir compte des évolutions institutionnelles qui se sont produites ces dernières années.

La politique culturelle refondée doit se centrer autour d’objectifs précis, limités, compris et partagés, et mobiliser l’action de tous les opérateurs en faveur de ces nouvelles priorités. A ce jour, et en réfutant toute approche clientéliste, 5 priorités absolues pour les 5 ans qui viennent en faveur d’une action rénovée du MCC peuvent être envisagées, en vue d’une mise en œuvre sur la durée d’un quinquennat. 1- Réaffirmer la priorité d’une politique en faveur des publics, car c’est pour nos concitoyens que le financement public de la culture trouve sa légitimité. Cette priorité devra même être obsessionnelle et mobiliser tous les opérateurs, de même que l’audiovisuel public. 2- Réformer en profondeur l’organisation du ministère de la culture pour renforcer l’Etat local en Région, là où les politiques publiques se mettent effectivement en œuvre. Il s’agira d’achever enfin, plus de 30 ans après les lois Defferre, la décentralisation culturelle grâce à une déconcentration renforcée des services de l’Etat et adapter réellement les politiques culturelles à leur réalité locale. 3- S’engager résolument dans une stratégie en faveur des industries culturelles pour accompagner l’appropriation des usages nouveaux liés au numérique et garantir une « exception culturelle » revisitée, notamment pour garantir le droit d’auteur et les droits voisins, pierre angulaire de la force créatrice française. La question de l’audiovisuel, privé et public, doit être pensée dans ce cadre des industries culturelles et de l’ambition de rayonnement de la création artistique nationale, dans toutes ses formes d’écriture. 4- Affirmer une ambition de moyens qui visera autant les crédits du ministère de la culture, dont le modèle budgétaire sera stabilisé hors patrimoine, que ceux des collectivités territoriales. 5- Révolutionner la diplomatie culturelle pour en faire un outil de rayonnement en phase avec la politique culturelle nationale.

Dans ces 5 priorités, de nombreux sujets actuels trouvent à s’organiser et à se structurer, et offrent une lisibilité politique. C’est d’ailleurs le dernier chantier qu’il faut mettre en œuvre : rendre cohérente et conquérante les propositions, pour que nos concitoyens en fassent un vecteur de choix politique et non un gadget pour les catégories socio-professionnelles les plus favorisées.

1°) Réaffirmer la priorité des publics : c’est pour les publics que les politiques de la culture sont légitimes.
Les événements tragiques que la France traverse aujourd’hui, donnent une résonnance plus particulière à l’obligation de culture. Les festivals de l’année 2016 – furieusement secoués par le drame de Nice – ont trouvé dans leurs propositions artistiques, souvent des échos à la gravité politique de la période. Les directeurs des festivals d’Avignon, d’Arles, d’Aix et Marseille, dans un texte publié par Libération le 29 juillet dernier, ont lancé un appel très important. « Ensemble, nous entretenons le feu du libre arbitre, de la remise en question des évidences et des fatalités paresseuses. (…) Cette présence et cette adhésion [du public] nous réjouit et nous renvoie à une autre responsabilité, celle d’élargir encore davantage la résonnance des œuvres d’art auprès d’autres publics, auprès d’autres franges de la population. (…) ».

Les polémiques vaines sur le soi-disant échec de la démocratisation culturelle ne servent à rien. Les données sociologiques de la culture sont connues de tous. Elles ne marquent pas un échec (car des pratiques ont bougé et produisent des effets) mais nécessitent pourtant un engagement renouvelé. Les théâtres publics sont pleins à craquer. Après les attentats de 2015, alors que la fréquentation du théâtre privé s’est effondrée, celle du théâtre public n’a pas connu de variation ; cela veut dire quelque chose et contribue en effet un beau symbole pour lutter contre « les fatalités paresseuses ».

En 1998, Catherine Trautmann avait initié « la charte des missions de service public pour le spectacle vivant ». Ce texte avait affirmé une volonté et porté à son époque, une parole forte et claire de l’Etat. Cette charte avait ainsi redonné le sens de l’intervention du Ministère de la Culture et avait indiqué les « responsabilités » de ses opérateurs. Elle avait ainsi posé les bases de l’engagement territorial et préfiguré déjà un rapprochement de l’Etat central à l’échelle locale. Bref, cette charte avait anticipé, en son temps, des évolutions significatives. Sans doute sa restriction au seul spectacle vivant en a immédiatement limité les effets et renforcé les approches en silos dont aujourd’hui on sent l’effet piégeant. Les exigences d’aujourd’hui amènent, dans le cadre de la réforme de l’Etat tel qu’on vient d’en évoquer les contours, à rouvrir le chantier des « missions de service public » de tous les opérateurs culturels subventionnés par le ministère de la culture.

Dans ce cadre précis de concertation, la question des publics et de l’élargissement de l’accès aux citoyens, peut devenir un chantier prioritaire. Aucun tabou ne doit être évité pour aborder ce sujet et toutes les expérimentations sont possibles. Le cadre de la charte définira des objectifs en ce sens et incitera à l’invention et à l’évaluation. Il est probable que beaucoup d’actions locales, inconnues des services centraux trop éloignés du terrain, existent et contribuent déjà à la résolution de ce problème. La nouvelle génération des directeurs de labels nommés dans la période 2012 – 2017 sont imprégnés de cet enjeu ; les directeurs de festivals ont aussi souvent initié des actions pérennes qui poursuivent des objectifs de diversification. Les directeurs des grands festivals nationaux se sont récemment exprimés en ce sens et les directeurs des grands établissements patrimoniaux doivent être également associés. Il faut aussi savoir repérer les « actions alibis » qui prétendent s’attaquer à ce sujet, et se contentent de faire du chiffre (sur les scolaires notamment) sans structurer une action durable, répétitive, singulière qui seule peut produire les effets que décrivait Emmanuel Ethis (cf. supra). C’est en définitive, la recherche d’une nouvelle fraternité par l’art et la culture qui interpelle les opérateurs culturels. Ce sont donc bien les citoyens, tous les citoyens, qui doivent être touchés, et pas seulement le public nombreux des salles de spectacle, déjà très sensible et très acculturé.

Lutter contre les tabous en œuvre « de l’intérieur » consiste à ne pas se contenter seulement de l’action en direction de publics cibles, facile à mobiliser (et notamment les jeunes scolarisés souvent aux dépens de toutes les autres catégories de la population). Le sujet de la diversité passe par l’élargissement des problématiques d’élargissement (une tautologie utile à formuler.) et par le refus de la création de nouveaux équipements. L’aménagement culturel du territoire est dense et il convient aujourd’hui d’agir en faveur de la mobilité des usagers ; l’argument de la proximité n’est plus recevable après 30 années de densification culturelle du pays. Il faut le dire et l’assumer.

L’éducation artistique et culturelle, dans cette réflexion, est essentielle, et doit être au cœur de la réforme de l’Etat. Les outils de cadrage existent aujourd’hui et font largement consensus. La circulaire interministérielle de 2013 et la charte de l’EAC rendue publique en juillet 2016, ont défini un cadre exigeant. Seule la question opérationnelle reste posée, et si, dans telles académies, des actions structurées sont en œuvre, dans d’autres, il n’en est rien. Une mise en œuvre effective d’une politique volontariste d’EAC doit résoudre trois questions : 1°) La coordination des directives nationales et des moyens qui leur sont réservés doit être absolument revue. La création d’une délégation interministérielle à l’Education artistique et culturelle (ou tout autre instrument de coordination) est un impératif pour lutter contre les tentatives de repli par départements ministériels et pour favoriser un suivi prioritaire permanent. 2°) L’Etat doit cesser de vouloir être un « petit opérateur » (classe à PAC) et avoir la capacité à négocier avec les collectivités territoriales, seules en capacité opérationnelles (dans des modalités multiples) d’agir. Le renforcement des DRAC crée l’opportunité de rendre possible les conditions réelles d’une négociation. Le contrat entre l’Etat et les collectivités sera la base d’un engagement financier paritaire pour une durée d’au moins trois ans. 3°) Dans les orientations budgétaires, les dotations en faveur de l’EAC devront être prioritaires et haussières de façon très volontariste pour la durée du quinquennat. Jack Lang s’exprimant non son raison au Festival d’Avignon, en 2016, déclarait : « j’en ai assez que l’on me chante sur tous les airs « la démocratisation culturelle », commençons par faire une vraie politique d’Education artistique et culturelle ! ». Il ne suffit plus que l’Etat change son mode d’organisation et cofinance l’EAC pour que le cercle vertueux de l’engagement des collectivités se mette en œuvre effectivement.

La question des publics doit aussi traiter de leur condition d’accueil dans les établissements culturels (quels qu’ils soient). Les programmes, les tarifs, les files d’attente, les horaires, les périodes de fermeture, les transports, la sécurité… sont aussi des obstacles réels à l’accès aux œuvres de l’esprit. Ce sujet fait l’objet d’un grand déni des opérateurs culturels et doit être travaillé dans le cadre du chantier de la charte des missions de service public.
L’obsession des publics sera la pierre angulaire d’une politique culturelle du XXI e siècle qui, précisément, dans un contexte de violence et d’inquiétude grandissante, symbolisera ce nouveau projet. « La mobilisation des forces de la création artistique pour tenter de faire reculer les fanatismes, les simplismes et la violence » est d’ordre civilisationnel. Il n’y a pas de fatalité au déterminisme social. Tout n’a pas été tenté pour casser les pesanteurs et une volonté sans faille et partagée par tous, grâce à des moyens renforcés (cf. infra), doit permettre de réussir le pari de la culture, socle d’une démocratie renouvelée.

2°) Réformer le ministère de la culture : Achever la décentralisation culturelle et renforcer les services du Ministère de la culture en Région.

Les réformes territoriales conduites pendant le quinquennat ont modifié l’organisation territoriale de la République. Les régions ont été confortées, car renforcées dans leur dimension par les regroupements opérés, et par la définition de compétences précises. Les départements ont été maintenus. Les métropoles s’inscrivent dorénavant dans le paysage institutionnel. Enfin, dans le domaine des politiques publiques de la culture, la compétence partagée a été réaffirmée et tous les échelons territoriaux peuvent y contribuer, sans oublier l’échelon municipal qui en est un acteur déterminant et souvent principal.

Dans ces conditions, la réforme de l’Etat pour la mise en œuvre des politiques de la culture est un impératif. Catherine Trautmann, en son temps, avait compris l’importance de l’organisation de l’Etat lui-même et la nécessité d’en réformer la structure. Cette organisation est inaboutie en ce qu’elle s’est essentiellement concentrée sur le niveau central du Ministère. Le fait culturel territorial est aujourd’hui une donnée majeure, qui s’est imposé par la montée en puissance des collectivités territoriales depuis plus de trente ans et par l’affirmation de la compétence culturelle partagée par tous les échelons territoriaux. Dans ces conditions, l’Etat ne peut plus rester faible à l’échelle locale et fort au niveau central. Le contre sens ne peut plus durer, et la restructuration en cours de l’organisation des services de l’Etat à l’occasion des regroupements régionaux impose d’affirmer une présence renforcée des services déconcentrés du ministère de la culture, condition impérative d’une concertation structurelle et différenciée entre l’Etat et les Collectivités à l’échelle locale. Cela veut clairement dire que la politique « verticale » du ministère doit laisser de larges marges de manœuvre à ses représentants déconcentrés (Préfet et DRAC).

Une réorganisation d’une telle envergure doit poser un cadre méthodologique préalable de dialogue et de concertation. La définition de l’objectif politique doit être explicité très simplement à celles et ceux qui, fonctionnaires, sont engagés au service public de la culture. La volonté de renforcer les équipes des DRAC en région répond à une impérieuse nécessité d’efficacité de l’action de l’Etat ; cela ne se fera évidemment pas par des créations de postes, mais par des logiques de redéploiement de l’Etat central vers l’Etat local. Ce mouvement doit être pensé puis engagé, pour qu’à tout échelon de compétences, les services de l’Etat du Ministère de la culture en région se trouvent significativement renforcés en personnel dans les années qui viennent et notamment à l’issue du prochain quinquennat.

Les conditions d’accès à la fonction de directeur / trice des DRAC seront revues, et ouvertes à une diversité de profil ; le verrou du statut de fonctionnaire sera supprimé, pour que des contractuels puissent prétendre à l’exercice de cette mission. Il convient aussi, dans le cadre global de la réforme de l’Etat suite à l’adoption de la loi NOTRe, de rendre plus attractive la fonction afin de contribuer à son renforcement (à l’instar des autres directeurs régionaux des services de l’Etat.). Il est probable aussi que l’organisation en silos (par champ artistique !) devra de plus en plus céder le pas vers une organisation territoriale. Ce chantier, encore plus complexe que tous les autres en raison de l’historicité des métiers, mérite discussions et réflexions stratégiques. C’est un chantier en soi conséquent qui ne vise qu’à prendre enfin en compte la réalité des politiques : celles-ci s’élaborent à l’échelon territorial.

Un tel mouvement en faveur d’une déconcentration volontariste, impliquera par voie de conséquence, une réorganisation de l’administration centrale et une politique de ressources humaines particulièrement déterminée. Sans prétendre en déterminer les contours, ces deux approches vont de pair.

Le périmètre de l’action du ministère, et donc sa lisibilité politique (et budgétaire), doit être définitivement stabilisé. Les jeux d’écriture incessants qui ne rendent pas lisibles les orientations politiques doivent être combattus ; il s’agira en particulier de bien séparer les politiques budgétaires du patrimoine de celle des autres aspects des politiques culturelles, pour que la stratégie financière (cf. infra) ne soit pas diluée.

Enfin, les procédures de nomination des directions de tous les établissements publics culturels et de tous les établissements subventionnés par l’Etat (labels), devront être définies par voie réglementaire et reposer sur des principes simples et transparents : publicité d’appels à candidature, élaboration d’une liste courte et paritaire, jury, classement, et décision politique. La procédure mise en œuvre depuis 2012 concernant les CDN, CCN et scènes conventionnées, a effectivement permis de transformer le paysage artistique territorial dans le cadre d’une procédure définie, et comprise et partagée par les partenaires de l’Etat. Cette organisation nouvelle devra s’appliquer à l’ensemble des établissements publics culturels et subventionnés, sans exception, et permettra un renouvellement générationnel et professionnel des futurs dirigeants des équipements culturels français.

3°) Construire une politique culturelle des enjeux liés au numérique.

Le grand absent des politiques de la culture, dans une approche globale et cohérente, reste la capacité régulatrice de l’Etat dans le domaine des industries culturelles.

L’HADOPI, après avoir été fortement combattue par la gauche d’opposition, n’a fait l’objet d’aucune réforme à l’instant où celle-ci est revenue aux responsabilités. Pourquoi ? Pourtant le streaming modifie en profondeur les usages de l’écoute musicale et la question du piratage n’est plus identique entre la musique et le cinéma, depuis l’adoption de la loi. L’attachement aux quotas de chansons francophones amène le parlement à légiférer sur le sujet à échéance de plus en plus rapprochée pour défendre le principe et en même temps l’adapter aux évolutions du marché, de la technologie, des usages…tout cela dans un environnement pollué par le lobbying de chaque acteur. L’organisation du secteur des musiques n’a pas été réformée dans un environnement qui appelait pourtant des interventions régulatrices. Le secteur du livre, grâce à son médiateur, et confronté à la nécessaire régulation du streaming littéraire, a mis en place un mode de rémunération à la page, qui a fait l’objet d’un accord des opérateurs. Il n’y a pas eu ici besoin de faire appel au législateur. Le prix unique du livre est un peu bousculé par le streaming littéraire (qui en est à ses débuts) tout en laissant aux éditeurs un rôle fondateur quant à la détermination du prix ; il en est de même pour la détermination du livre numérique hors streaming, qui, lui, a nécessité l’intervention du législateur. La filière de l’édition reste dans une posture figée que tous les observateurs un peu avisés, pensent intenable à long termes et surtout aux conséquences plus dangereuses encore en raison des opérateurs mondiaux présents sur le marché ; seul dans ce domaine, les acteurs de la distribution (les libraires) se sont organisés, mais beaucoup reste à faire. Pendant ce temps, les acteurs de la lecture publique ont peiné à évoluer ; les médiathèques (ex bibliothèques) souffrent d’une désaffection du public, et pour beaucoup d’entre elles, elles (municipales ou intercommunales) n’ont pas su prendre le virage des usages numériques et des possibilités qu’il génère au profit de l’action culturelle. (Cf. le rapport de Sylvie Robert). Cette problématique vaut également pour les bibliothèques universitaires et scolaires. Enfin, la question de l’adaptation des horaires à la réalité des temps de vie des citoyens (cf. la partie précédente), particulièrement frappante dans le domaine de la lecture publique, et qui ne relève en rien d’une politique nationale, doit être posée comme le pivot d’une politique culturelle locale. Comment fait-on pour résoudre autant de sujets différents, toujours évolutifs, soumis en permanence à la pression technologique et aux usages sociaux ?

L’audiovisuel est également percuté par des usages totalement induits par le numérique et ses développements, et modifie singulièrement l’écologie du secteur. La télévision « en direct » est en décroissance, au profit de la de la télévision de rattrapage, et de la vidéo à la demande, de plus en plus en formule par abonnement. L’adaptation du public à cette nouvelle offre est spectaculaire et les données publiées par le CNC et le CSA montrent que les délais d’appropriation tendent à se raccourcir de plus en plus. Le développement des plateformes et l’offre disponible fracassent simultanément les logiques de production d’œuvres télévisuelles et d’acquisition de droits de diffusion, dans un marché encore largement dominé par les Etats Unis. La chronologie des médias est elle-même interrogée et son côté « dépassé » semble établi sans que la réponse ait encore été élaborée. Dans ce contexte, quelle politique est efficace et sur quoi se fonde-t-elle ? Enfin, le vieux rêve d’une télévision de service public au cœur du projet démocratique, doit-il être définitivement jeté aux oubliettes au prétexte des enjeux d’extrême concurrence entre secteurs privés et service public (matérialisé dans l’accès au marché publicitaire). Faut-il se contenter d’une chaîne exigeante (Arte) et renoncer à la qualité des autres chaînes généralistes de service public ? ou au contraire, profiter des nouvelles offres numériques pour créer les convergences de tous les opérateurs publics (France télévisions, Radio France, France Médias Monde, l’INA, Arte, voire TV5 Monde) pour une mise en commun d’une offre de service public universelle ? La question d’une vision intégrée et ambitieuse de l’offre numérique de l’audiovisuel public mérite d’être posée.

Les réseaux sociaux quant à eux, sont devenus la première source « d’information » en temps réel ; l’usage des images, comme une quasi « vérité révélée », pose la question de l’émancipation individuelle et collective face à la multiplication des sources ; la rumeur, la déformation volontaire, le complot, deviennent des instruments de domination et ne cessent d’inquiéter dans leurs conséquences multiples et simplement démocratiques. Il s’agit bien là d’une question à la fois sociétale et culturelle car le contenu des réseaux est en cause. L’éducation à l’image et aux médias (au-delà même de celle des enfants qui trouvera son espace dans l’école et par l’EAC) doit être considérée comme une grande « cause nationale ».

Seul le secteur du cinéma semble plus stabilisé et moins enclin à des variations techniques. L’économie du tournage et de la post production profite à plein de la réforme du crédit d’impôt. L’économie nationale du cinéma a quant à elle été stabilisée par les mesures de transparence économique et financière (maîtrise de la dérive des coûts / Taux de TVA). La fréquentation en salle reste forte et le marché Français de la production puissant. Le réseau de distribution est quant à lui fragile pour la distribution indépendante et peut faire l’objet de mesures d’accompagnements spécifiques (CNC). Le mode d’organisation du secteur – perfectible – peut aussi fournir matière à réflexion et à modèle, notamment pour la musique.

Sur tous ces sujets, d’apparence très différents, le point commun reste la puissance transformatrice des technologies et des enjeux du marché économique qui en dépend. Ce qui doit guider une approche régulatrice progressiste ne pourrait-il être fondée la recherche d’un équilibre entre deux données du problème : Ne pas prétendre empêcher par la loi ce que la technique et les usages ont déjà déployé ; simultanément, veiller à la rémunération des auteurs et au renforcement de leurs droits. Cela posé, les organismes régulateurs (CSA, par exemple) devraient être dotés des moyens et des pouvoirs élargis leur permettant de contrôler des objectifs larges qui leur seront confiés par le législateur, plutôt que de voir le parlement se saisir tous les 18 mois pour tenter de réguler les quotas radiophoniques, ou quel qu’autre sujet lié exclusivement à des évolutions techniques ou économiques incessantes.

Les industries culturelles sont à la croisée des enjeux purement économiques et des aspects essentiellement culturels. L’approche pour réguler ces secteurs font l’objet de divergences entre départements ministériels. Les enjeux économiques sont évidemment importants. Mais faire du prochain quinquennat un quinquennat culturel doit inverser l’ordre des priorités, non pas au détriment de l’emploi, mais au profit de la culture !

Le Ministère de la culture, qui est simultanément celui de la communication, doit, quand il parle de communication, rappeler qu’il est aussi celui de la culture ! Il faut se l’avouer avec franchise. L’amélioration des contenus de la production audio et visuelle, de même que cinématographique, est un enjeu majeur, plus important que les seuls enjeux technologiques. C’est par un investissement massif dans les contenus de la création que la France génèrera le mouvement indispensable en faveur des industries culturelles européennes créatives, seul capable de développer une politique de contenus ambitieux, potentiellement concurrentiels avec les offres dominantes du marché américain. La mondialisation a accéléré l’américanisation de la culture. Agir en ce sens, c’est refonder le réseau d’influence et de rayonnement culturel qui nous manque, notamment en faveur de la francophonie.

4°) Une ambition de moyens au service d’une diversification accrue des interventions

La faute originelle du quinquennat qui s’achève aura été double. D’une part, à peine trois mois après la victoire, avoir porté des arbitrages budgétaires baissiers en défaveur du Ministère de la culture, et, d’autre part, dans le cadre de la stratégie budgétaire de la France, ne pas avoir garanti une exception culturelle à la baisse des dotations accordées aux collectivités locales. La loi NOTRe n’a prévu que la compétence partagée et n’a pas envisagé le partage des ressources de l’Etat vers les collectivités en faveur de la culture !

Il ne fait aucun doute que la décision politique prise à l’été 2012 par la gauche de Gouvernement, a fait sauter un tabou, notamment chez les élus en responsabilité de gestion des collectivités territoriales. Le mouvement engagé par l’Etat, dans un contexte de crise économique et sociale, a fait sauter le verrou auprès de nombre d’élus locaux. La part du financement public de la culture par les collectivités territoriales est telle (près des 2/3) que les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir. Après dix années de presque stabilité budgétaire, il n’est pas faux de dire que les opérateurs culturels ont été mis à lourde épreuve, alors même (et les récents événements le démontrent jour après jour) qu’ils auraient dû être traités différentiellement des autres politiques publiques.

La crédibilité politique d’une politique refondée, à l’instar de celle qui a été mise en œuvre au cours du présent quinquennat en faveur de l’éducation, implique une mobilisation de nouveaux moyens publics. L’état, dans un périmètre budgétaire redéfini et hors patrimoine, doit programmer son engagement sur la durée du quinquennat. Le projet de loi de finances pour 2017 en matière culturelle, peut utilement servir de boussole à ce qu’il est possible de faire, sur la durée ; le BP 2017 porte en lui les germes de la crédibilité.

– + 5 % par an pendant 5 ans dont 50 % pour financer des projets nouveaux, soient 25 % d’augmentation du budget du Ministère durant la période du prochain quinquennat. Cet engagement est à la fois réaliste et ambitieux. Il doit permettre de réaffirmer le soutien aux équipes territorialement implantées et à l’action quotidienne qu’elles mènent, tout en garantissant simultanément, une mobilisation de moyens exceptionnels en faveur de l’éducation artistique et culturelle, et tout en en orientant des financements nouveaux en faveur de l’élargissement des publics et la conquête des citoyens.

– Des moyens dédiés, hors périmètre budgétaire classique du Ministère de la Culture et de la Communication, devront être mobilisés pour la préparation de l’olympiade culturelle, dans l’hypothèse souhaitée, d’une victoire de la candidature française à l’organisation des jeux olympiques et paralympiques de 2024. Cette olympiade sera une magnifique occasion de mener une action culturelle puissante sur les territoires qui accueilleront les futurs jeux et ainsi de mobiliser ainsi les habitants.

– Le Ministère de la culture doit également parvenir à sanctuariser (au minimum, mais à améliorer aussi) une part des dotations aux collectivités territoriales. La particularité de la politique culturelle française, et l’ambition de renforcer la décentralisation culturelle, implique impérativement que les collectivités aient une visibilité de leurs dotations. Une modalité nouvelle doit permettre de garantir ces financements et faire de l’exception culturelle une ambition d’exception. Les pactes culturels créés par Fleur Pellerin, transformés en pactes culturels de croissance, peuvent être la solution contractuelle à la pérennité des dotations. Ils seront évidemment négociés par l’état local sous l’autorité conjointe des préfets et des DRAC et doivent contribuer à la conditionnalité culturelle, véritable arme de l’Etat stratège auprès des collectivités territoriales peu enclines à l’ambition culturelle.

L’affirmation d’une ambition de moyens des services de l’Etat est la condition d’une réorientation favorable des budgets des collectivités territoriales en faveur des politiques publiques de la culture. C’est aussi la condition effective pour mobiliser de nouveau les opérateurs culturels en faveur de la gauche de gouvernement. C’est enfin par des moyens réellement nouveaux – c’est-à-dire supplémentaires – que la volonté de s’adresser aux citoyens en réinventant des modèles ne sera pas rejeté par les corps intermédiaires, les élus locaux, ou les acteurs de la culture.

5 °) Révolutionner la diplomatie culturelle.

L’honnêteté intellectuelle pousse à reconnaître que notre pays conduit simultanément deux politiques culturelles, l’une intérieure, incarnée par le Ministère de la culture et les collectivités territoriales, l’autre, par le ministère des affaires étrangères et ses établissements spécifiques (Instituts Français, centres culturels, Alliance française). Ces deux politiques publiques ne sont pas coordonnées ; curieusement et historiquement, le ministère de la culture est même étrangement absent de cet enjeu. Il serait plus juste de reconnaître qu’il en est volontairement exclu.

Au moment de conduire une politique nouvellement décentralisatrice dans le pays, il paraît pertinent d’imaginer que la politique culturelle extérieure de la France soit également remise à plat et que le MCC s’y implique totalement. Les résistances politiques du milieu diplomatique seront fortes ; comme nous évoquions une vision de l’intérieur qui nuit à l’élaboration d’une politique culturelle refondée en France, il faut également faire preuve du même volontarisme pour construire une diplomatie culturelle du XXIe siècle et casser les approches anciennes qui nuisent à la valorisation des formes contemporaines de la création artistique française.

Les coupes budgétaires conduites sous la contrainte générale, pèsent depuis de longues années, à l’encontre de la diplomatie culturelle. Elles n’ont pas été interrompues après 2012, et ont prolongé l’effet dévastateur des baisses budgétaires du MCC. Le ministère des affaires étrangères semble, dans la période récente, avoir porté un discours volontariste en faveur de la diplomatie économique, touristique, gastronomique. La question culturelle n’a pas bénéficié de la même attention, sans doute par effet des nouvelles attributions du ministère des affaires étrangères.

La diplomatie culturelle doit redevenir cette diplomatie d’influence qui a fait le rayonnement de notre pays dans son histoire ; ses modalités pratiques doivent être interrogées et rien n’est gravé dans le marbre, si ce n’est l’objectif de rayonnement, de circulation des artistes et de leurs œuvres (dans les deux sens, les français doivent s’exporter, les étrangers doivent s’importer facilement et avec bienveillance) et de valorisation de la francophonie.

Il faut donc redéfinir ce que doit être la démocratie culturelle, avant d’en imaginer les nouvelles modalités. Faut-il tant de murs et de maisons pour rayonner dans le monde ? Faut-il encore aujourd’hui, considérer que l’apprentissage de la langue reste une compétence prioritaire des Alliances alors que le marché de l’enseignement des langues propose souvent des formations aussi bonnes à des prix directement concurrentiels ? Que ne s’inspire-t-on davantage des expériences et réflexions des opérateurs qui ont souvent proposé en vain, des évolutions nouvelles ? « Indépendamment de toute considération de priorité politique, de budget, etc., l’Institut Français n’est pas un objectif en soi, c’est un instrument d’une politique. Aujourd’hui, on arrive à de meilleurs résultats sans avoir à passer par des structures de ce type. On peut faire de la promotion de la langue et de la culture sans une structure proprement dédiée dans le pays. Le meilleur exemple, ce sont les américains. Il n’y a pas d’instituts américains au même titre que les instituts Goethe, Cervantès… » Et s’il était plus pertinent de nouer un dialogue entre grandes institutions culturelles ?

En 2017, la question de l’influence culturelle de la France doit être reposée. Le conservatisme qui consiste à ne rien bouger et à se glorifier de quelques belles initiatives au titre d’une politique ne peut dissimuler longtemps le caractère d’alibi qu’il comporte intrinsèquement. L’on ne peut plus, comme du point de vue intérieur, porter une ambition sans la doter de moyens afférents et sans construire les modalités de son organisation, au cœur d’une vision globale de la politique culturelle française.

Avant de conclure….

Les pages qui viennent de s’écrire, fruit de réflexions largement partagées et discutées, font ressentir le frémissement d’une idée nouvelle. J’évoquais en introduction de cette note Jean Zay et son intuition d’une lutte contre les inégalités par une mobilisation conjointe de l’éducation et des beaux-arts, ainsi dénommé à l’époque du Front Populaire. Je rappelais le besoin de sortir la culture de son isolement dans lequel « l’exception culturelle » a pu, malgré elle, l’enfermer. Je citais également cette phrase choc de Olivier Py dans son éditorial du programme du festival d’Avignon 2016, et que je rappelle de nouveau : « L’éducation, c’est la culture qui commence, et la culture, c’est l’éducation qui continue. » Enfin, je mets au bilan positif d’un quinquennat culturel inachevé, l’ambition en faveur de l’éducation artistique et culturelle, qui a profondément marqué le discours politique et qui se trouve, en fin de période, outillé et en mesure de basculer dans une opérationnalité ambitieuse.

Tout en définitive, plaide de façon évidente, pour un rapprochement ambitieux entre les politiques culturelles et les politiques éducatives. Non pas que les politiques culturelles doivent être réduites à une dimension « scolaire », mais au contraire, que l’art et la culture, par leur mission émancipatrice, participent d’une éducation populaire qui incite à ne pas limiter l’ambition éducative à la seule jeunesse mais à la penser pour le peuple ! Et si, ce rapprochement était « le mythe refondateur » dont la gauche avait besoin, articulé à partir d’une ambition culturelle solide et d’une école de la République refondée sur ses valeurs et ses missions éducatives élargies à une éducation populaire du XXIe siècle, celle des images, du numérique et d’une culture qui s’émancipe des disciplines et s’approprie les techniques. Car à n’en point douter, l’ambition des artistes est de faire acte éducatif pour la société dans son ensemble, et pour la jeunesse en particulier. Cette idée d’un retour aux sources du Front Populaire peut signifier une pensée nouvelle qui ne doit surtout pas se limiter aux enjeux de l’éducation artistique et culturelle… mais en faire son essence et sa substance pour inventer une éducation populaire par l’art et la culture. Qui ne peut pressentir d’ailleurs, dans cette approche, une façon concrète d’agir utilement pour lutter contre les populismes qui se déploient de plus en plus, menaçant avec certitude notre capacité à faire société commune ?

Nul doute pourtant que les obstacles à cette ambition sont multiples. Les corporatismes de chacun des deux organismes (culture et éducation) craindront la perte d’identité, l’affaiblissement réciproque, la dé-hiérarchisation de leur importance comparative… que sais-je encore ? Il est certain que cette question ne doit pas s’étudier d’abord sous le prisme de l’organigramme gouvernemental, sous peine d’être happée par le chiffon rouge de la perte identitaire. C’est du fond dont il faut parler. Des contenus convergents qui doivent se nourrir pour développer une approche nouvelle qui s’adresse à tous.

Comment travailler cette piste pour qu’elle soit utile au débat et réformatrice au bon endroit ? Dans un excellent article à paraître, le sociologue Emmanuel Ethis partage le point de vue qui est le nôtre à savoir que « l’invention en matière culturelle doit se penser à l’aune de ses publics et non de ses structures » et plaide, expérience DEMOS en tête, pour « privilégier une stratégie ludique vis-à-vis de la culture. (…) Il demeure une voie en France où peut se réinventer la démocratisation : l’éducation artistique et culturelle (…). » Et si cette stratégie passait par l’union des forces qui doivent travailler ensemble, sans rien inventer d’autre que la synergie du travail en commun, le partage d’un objectif précis et opposable (c’est-à-dire évaluable), et la volonté politique indéfectible de donner les moyens à la réalisation de cet objectif. L’on pourrait tirer de l’EAC l’action pour tous les citoyens, et atteindre cette belle idée que l’éducation c’est d’abord la culture ; et la culture l’éducation qui se poursuit… tout au long de la vie.

Des projets existent déjà, portant en eux-mêmes, la rencontre entre culture et éducation. Le projet « Médicis-Clichy-Montfermeil » (MCM) préfigure ainsi une manière résolument inventive de penser la culture dans son rapport au territoire et dans sa mission de transmission. « La dimension éducative forme véritablement le cœur du projet culturel » de MCM, est-il écrit dans une note d’orientation stratégique. « Outre la coordination et la documentation des résidences du programme « Création en cours », l’établissement MCM mettra en place plusieurs types de projets de transmission et d’éducation artistique et culturelle sur le territoire ». Le besoin d’innover dans la conception même des projets culturels nouveaux, et de revisiter les projets plus anciens, peut trouver matière à repenser le travail interministériel à l’échelle déconcentrée, seule approche efficace d’un Etat stratège qui entend transformer sa mission au service des projets s’adressant à tous nos concitoyens.

C’est un chantier qu’il faut penser. Il s’agit de rapprocher des points de vue et de développer des coordinations qui doivent faire émerger une nouvelle façon de concevoir les politiques publiques de la culture, associant évidemment les collectivités territoriales et les services de l’Etat. La question est moins de savoir s’il faut un ministre unique, que d’inventer les passerelles entre les politiques culturelles et éducatives, pour élargir la base de l’action publique et renforcer l’action au service du plus grand nombre.

Conclure….

Une ambition culturelle pour notre pays ne doit pas être une agrégation de mesures catégorielles comme nous l’avons parfois fait. En définissant une priorité absolue en faveur des publics – c’est-à-dire la recherche et la mobilisation de moyens pour concerner les citoyens au fait culturel – en réformant l’organisation du Ministère de la culture au profit de l’Etat local, en arrachant aux acteurs de la filière des industries, le compromis culturel indispensable qui leur manque tant, et en donnant des moyens ambitieux pour conduire ces réformes avec constance et détermination, on affirme une cohérence d’action et une volonté politique prioritaire en France. En repensant la diplomatie culturelle et en l’articulant à la politique culturelle nationale et territoriale, on créera les conditions du nouveau rayonnement politique de notre pays dans le monde et du développement de son influence et de celle de la francophonie.

Bien évidemment, de nombreux sujets resteront devant nous. La diversité artistique doit inciter à soutenir des secteurs moins bien financés et essentiels dans les pratiques culturelles (les musiques actuelles, les arts visuels, par exemple). Le financement de l’audiovisuel public doit être repensé et ses modalités redéfinies. Les sujets techniques et politiques sont nombreux en matière de culture, mais ils doivent s’articuler autour d’une ambition et d’une colonne vertébrale solide et souple à la fois. Un message clair, simple et lisible doit produire un effet de mobilisation que le BP 17 permettra d’asseoir et de crédibiliser.

Notre modèle d’action s’inspire de la constance gouvernementale en faveur de l’Education au cours du quinquennat qui s’achève. Les changements ministériels n’ont pas affecté l’ambition et le contenu réformateurs, et ont permis d’opérer des changements structurels majeurs pour notre pays. Cette vision progressiste est celle qui a manqué en faveur de la culture, et que nous proposons de définir, de porter et d’incarner auprès de nos citoyens.

La parole politique doit porter ce message, mais très au-delà du discours catégoriel. Il s’agit d’irriguer tout le projet politique de références culturelles. Le discours sécuritaire qui emporte tout sur son passage en ce moment, trouvera toujours de plus forts laudateurs à droite. C’est l’invention d’une pensée politique qui tire des événements ce fil nouveau pour aller vers une société véritablement fraternelle où la culture ramènera le fait divers – fût-il terroriste – dans son utile historicité.

Comments

comments