Politique culturelle en Seine-Saint-Denis (2)

Les politiques « sectorielles » restent évidemment le cœur de toute politique culturelle. Il a fallu, en 2008, changer des habitudes, inscrire le partenariat dans la réalité, c’est-à-dire rompre avec la logique de dépendance qui pouvait exister à l’égard du département. C’est un long travail d’apprivoisement qui s’est fait avec le temps et reposant sur la confiance des partenaires avec les élus.

Ainsi, le partenariat s’est-il renforcé – sans qu’il soit question d’augmentation budgétaire – tant avec les grands partenaires du département, qu’avec des structures associatives plus modestes mais très engagées. Loin de l’opposition entre petites et grosses structures, le département a su jouer de la complémentarité et de la diversité des acteurs. Il a autant besoin des labels nationaux, des grands festivals départementaux qui construisent une relation ambitieuse et rayonnante, que des structures plus modestes en taille, très impliquées localement, très engagées dans l’action culturelle et la relation aux habitants, qu’il s’agisse des salles de cinéma municipales, des conservatoires, des bibliothèques, des théâtres de ville, des lieux intermédiaires et des compagnies accueillies en résidence, des écrivains, des plasticiens, des vidéastes, tous ces artistes solitaires qui trouvent dans la politique départementale, des espaces d’ancrage pour leur création.

Cet engagement auprès des grands secteurs d’activité de la culture et de la création artistique – le spectacle vivant, les arts visuels et le cinéma, le livre et la lecture publique – cache les interférences et les croisements multiples : les artistes mélangent les genres de plus en plus ; les projets se construisent souvent sur plusieurs territoires ; les villes ont parfois des exigences artistiques différentes. Bref, « la discipline artistique pure » est secouée par les changements d’un environnement qui bouge et qu’il faut savoir appréhender pour ne pas rater les évolutions artistiques actuelles et rester en phase avec les acteurs opérationnels. Le changement de tous les directeurs et directrices des labels nationaux en Seine-Saint-Denis (Scène nationale, Centre dramatique national, centre d’art) au cours des trois dernières années, décidé en concertation avec l’Etat, a contribué à modifier la donne territoriale : des artistes aux écritures artistiques différenciées ont ainsi pris les rênes des CDN et la direction de la MC 93 a également changé.

Des politiques sectorielles revisitées.

Sans vouloir me perdre dans tous les détails, je citerai quelques initiatives qui ont avec le temps, donné une nouvelle couleur à notre département.

Dans le domaine des arts visuels et le cinéma , j’ai lancé, grâce à un accord fort des élus et de la direction générale de l’époque, un projet ambitieux. Profitant d’un plan exceptionnel d’investissement en faveur des collèges, le 1% artistique a été mobilisé, même dans le cadre des Partenariats Publics Privés, alors qu’il n’avait jamais été mis en oeuvre auparavant : 12 œuvres ont été produites et livrées dans les collèges, une commande supplémentaire a été réalisée dans un service social, et une diversité d’artistes, de projets, d’œuvres a ainsi pu voir le jour. C’est incontestablement une grande réussite, et le mouvement est aujourd’hui lancé et se poursuivra avec la même ambition. Il permet à la fois d’accompagner la création, de soutenir les artistes, les formes les plus variées de projet, et de créer un contact immédiat avec la communauté éducative, et de conduire des actions durables d’éducation artistique grâce à la présence des œuvres dans les établissements.

L’affirmation d’une priorité en faveur de l’image, et notamment de l’art vidéo, commence à se voir, tant à travers les expositions de la collection départementale que de l’initiative élaborée avec la ville de St Denis, « Chapelle Vidéo », et qui vise à montrer l’art vidéo dans un site patrimonial d’intérêt, au cœur du musée d’art et d’histoire.

Ces actions favoriseront la mise en œuvre effective d’un très beau projet, aujourd’hui sur les rails, en faveur de l’image : il s’agira à la fois à développer les politiques de résidences artistiques pour les cinéastes documentaristes, de courts métrages et d’art vidéo et ainsi revendiquer le rôle du département en faveur de la création artistique dans ces domaines ; ce projet permettra aussi de constituer un espace ressource pour tous les professionnels ; enfin, cette initiative comprendra – et c’est son originalité première – un volet recherche et économie qui doit se nourrir des artistes résidents pour expérimenter des technologies et accompagner les développeurs de projets ; grâce à tous ces professionnels rassemblés dans un lieu de foisonnement et de créativité, l’éducation à l’image pour tous pourra enfin se concevoir, et enrichir le réseau des salles de cinéma du département. Beau projet qui doit voir le jour et s’inscrire dans une approche métropolitaine. Belle ambition pour un département qui mise sur le développement économique tout en affirmant son ambition culturelle. Fondé sur le rassemblement d’initiatives associatives historiques, ce projet d’envergure peut être un détonateur national de l’attention que les politiques publiques doivent porter à l’image, aux artistes, et à la formation du grand public, et aux médias en général. Je rêve de son aboutissement maintenant à moyens termes pour que la concertation qui a été menée permette aux partenaires associatifs de se projeter rapidement dans un avenir nouveau.

Le Spectacle vivant est inscrit dans le code génétique de la politique culturelle de la Seine-Saint-Denis. La MC 93 ouverte sur le monde a défriché pendant une grande décennie, les artistes que personne ne connaissait et venant du monde entier, de « tous les ailleurs » comme le disait joliment son ancien directeur. Les CDN jouent aussi ce rôle aujourd’hui de découvreur artistique, dans le cadre des lignes bien lisibles des directeurs en poste. Les festivals – et en particulier les rencontres chorégraphiques – offrent un terrain privilégié d’accompagnement de la création. Les lieux intermédiaires constituent des espaces essentiels d’accueils et de rencontres avec le public et d’aide à l’émergence des jeunes compagnies.

Pendant ces années, quelques faits marquants ont fait évoluer le paysage : le cirque s’est affirmé et a trouvé en Fratellini un espace d’accueil de résidences tandis que la formation s’ancrait à St Denis et à Rosny-sous-Bois (ENACR), après des épisodes parfois tumultueux. Mais le résultat est là et l’identité circassienne est aujourd’hui reconnue. Nous avons réformé la politique de résidence artistique et l’avons même formalisé avant l’Etat, à travers une charte des résidences qui en définit les attentes, les exigences, et les modalités pratiques. L’originalité est d’ailleurs dans ce modèle : la politique d’aide à la création passe exclusivement par les résidences artistiques faisant l’objet d’une convention, autour des trois objectifs : création, diffusion, action culturelle. Une nouvelle scène conventionnée est apparue, à la Courneuve, en faveur du jonglage, à partir d’un théâtre de ville. Mais nous avons aussi vécu le drame du dé-conventionnement du théâtre du Blanc Mesnil, scène conventionnée jusqu’alors et dont le rôle et la place en faveur de la création artistique au niveau local, national et international était largement reconnue. Son action puissante en direction des publics, dans un territoire si complexe et peu relié, était exceptionnelle et en faisait même un espace d’exemplarité. La nouvelle équipe de droite issue des élections municipales, bourrée de certitudes, a détruit un outil puissant de politique publique au profit d’un projet idéologique et imbécile. L’échec est aujourd’hui constaté ; la Seine Saint-Denis a perdu dans cet épisode, un acteur majeur qui ne sera évidemment jamais remplacé. On détruit beaucoup plus vite qu’on ne construit.

Les musiques actuelles sont aussi mises en cause par les alternances politiques intervenues. Des menaces pèsent sur Aulnay-sous-Bois ; des inquiétudes sont bien ressenties à Bobigny autour de Canal 93 ; le projet d’une SMAC à deux têtes a vécu avant de voir le jour ; c’est un paysage incertain qui se dessine alors que la musique est la première pratique culturelle des jeunes, elle est incomprise par les élus locaux, insuffisamment soutenue par l’ensemble des institutions publiques. Et si le département a raison de s’appuyer sur les quelques partenaires structurants inscrits dans son territoire et son histoire (Le Triton, Banlieue Bleue / la Dynamo, Africolor, Villes et Musiques du monde), il a également vu juste en dialoguant avec Paris afin de s’inscrire dans un partenariat avec le futur centre Hip Hop « La Place ». Je pense que ce partenariat nouveau entre Paris et la Seine-Saint-Denis a vocation à s’amplifier et à être mieux accompagné ; c’est vraiment innovant de penser l’aller / retour entre Paris et la Banlieue, la Banlieue et Paris. Des actions magnifiques ont aussi été initiées avec les conservatoires, visant à développer l’approche artistique des élèves et veillant à les confronter à la création contemporaine. C’est une mission essentielle que le département a engagé et qui obtient des résultats visibles grâce à l’engagement des acteurs de la création artistique dans le domaine des musiques actuelles.

Dans cette période enfin, les festivals, tous historiques, continuent d’apporter au département une identité puissante, et une force d’attractivité territoriale. Ce n’est pas la moindre des fiertés, contrairement à ce que certains pensent, de faire venir les parisiens en Seine-Saint-Denis, et de contribuer, par la culture, à agir contre la cassure de la barrière psychologique du périphérique. J’ai souvent pensé que le modèle historique du rayonnement territorial, du déplacement des festivals dans de nombreuses villes, pouvait évoluer. Cette réflexion est aujourd’hui engagée, elle aboutira peut-être à des évolutions d’organisation, mais la Seine-Saint-Denis reconnaît dans ses opérateurs ce qu’ils apportent aux habitants, et ce qu’ils contribuent à façonner pour transformer le paysage urbain. La durée extraordinaire de ces festivals, et leur rayonnement public jamais démenti, démontre le besoin de stabilité des politiques publiques. Ce n’est pas le moindre des enseignements.

(Dernier volet à venir).

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