Politique culturelle en Seine-Saint-Denis (3)

Les enseignements artistiques constituent la vraie compétence culturelle des départements, au sens obligatoire du terme, car évidemment toutes les politiques culturelles sont indispensables. La dernière loi de décentralisation en 2004 a en effet confié au département une compétence dans l’élaboration d’un schéma des enseignements artistiques qui n’a été accompagnée d’aucun transfert financier. Elle a été conçue en Seine-Saint-Denis, et à juste titre, comme un outil d’organisation et d’ambition, plus que de moyens. La disparition des missions départementales qui existaient en 2008, a nécessité beaucoup d’énergie. Trois missions appuyées sur trois conservatoires locaux, étaient organisées sur des disciplines artistiques et, loin de générer de la mutualisation et du partage, elles avaient au contraire suscité des tensions et des concurrences bien peu profitables. Leur suppression pure et simple pour redéployer les moyens au profit du CRR, d’une part, et en vue de développer une politique artistique dans les conservatoires, d’autre part, a été rude à mener, mais a produit des résultats au-delà de nos espérances. Les résidences dans les conservatoires, les projets collectifs, les actions concertées dans le cadre de la coopération avec les villes, ont accompagné un mouvement de modernisation indispensable que la nouvelle génération de directeurs d’établissement contribue également à façonner. Notre engagement en faveur du projet DEMOS, porté par la Philharmonie de Paris, apporte également une touche innovante dans un secteur parfois touché par des réflexes « conservateurs ». Dans ce domaine, le travail engagé avec des partenaires culturels, je pense au MAAD 93, le réseau des musiques actuelles, mais aussi avec des festivals, des théâtres… a permis de créer le lien essentiel entre la pratique artistique en amateur et le rapport aux œuvres. Il s’agit d’une ambition que je crois majeure, et l’approche territoriale avec les villes a souvent contribué à lutter contre les formes d’enfermement de l’enseignement. C’est un beau sujet, qui reste d’avenir, et à travers lequel beaucoup de choses peuvent encore être inventées.

Le livre et la lecture publique nécessitaient des approches nouvelles, qui ne sont pas à ce jour complètement abouties. Les années Lang ont marqué la conquête de la lecture publique et l’implantation de bibliothèques dans toutes les villes et tous les quartiers. La Seine-Saint-Denis a su saisir cette opportunité et a trouvé, plus récemment, des élus pour développer cette politique, je pense en particulier à Plaine Commune et au réseau des médiathèques qui constitue une ambition bien réelle. Cette victoire de la culture par le livre est aujourd’hui insuffisamment exploitée. En Seine-Saint-Denis comme ailleurs, les médiathèques sont peu ouvertes, peu en adéquation avec les rythmes de vie des habitants. Les actions menées restent assez conventionnelles, la modernisation technologique liée au numérique est mal assumée et les fonctions nouvelles peu développées, les investissements des villes sont insuffisants, et les équipes souffrent de non remplacement chronique. Bref, la lecture publique souffre. Le département a, comme dans le champ des musiques actuelles, cherché à orienter des axes de sa politique culturelle au profit des équipements de lecture publique en associant des artistes et en travaillant l’exigence artistique et la relation au territoire. Les résidences d’écrivains en Seine-Saint-Denis se sont transformées pendant ces années, pour être moins exclusivement centrées sur la bibliothèque, et s’inviter dans de nouveaux espaces urbains (l’entreprise, les services publics, les parcs) ; des expérimentations ont été mises en œuvre pour développer de nouveaux usages par le prêt de liseuses pour les usagers (réalisé avec le MOTIF d’Ile de France). Nous avons aussi deux belles réussites partenariales en Seine-Saint-Denis : le Festival Hors limite, festival de littérature dans les médiathèques, organisé par l’association réseau des bibliothécaires du département ; le centre de promotion du livre de jeunesse, organisateur du salon du livre à Montreuil, mais surtout acteur culturel toute l’année (école du livre, partenaire de la CAC, actions dans les écoles, les centres de loisirs, les parcs, opérateur de lire en short, etc…).

Le département a réussi à amener davantage le livre dans les centres de loisir, et a développé la présence des écrivains dans les actions d’éducation artistique et culturelle ; pourtant je crois possible d’affirmer une ambition plus forte encore. La lecture est une source essentielle de l’ouverture sur le monde et de l’émancipation individuelle. Dans le contexte que nous traversons, une place renforcée de la lecture, du rapport à l’écriture, au langage, à la valeur de l’oral pourrait être utilement envisagé. Le Projet Educatif départemental doit être un moyen de porter cette ambition. Je la crois fondatrice.

*
**

Pendant ces huit années, je n’ai eu qu’à me réjouir du partenariat avec les services de l’Etat. La relation à la DRAC a été d’une remarquable qualité et surtout d’une efficacité incontestée (ce n’est pas un mille feuilles, dont il s’agit mais d’un chou à la crème !). De même, la relation avec la DASEN a été structurelle et durable malgré des changements réguliers à la tête de la direction. Sans cette relation avec les services académiques, rien ne serait possible en faveur de l’éducation artistique. L’éducation nationale a toujours répondu présent sur ces projets ambitieux, sans oublier l’engagement des principaux de collèges et des équipes enseignantes, extraordinairement mobilisées pour inventer le meilleur au service des jeunes.

Le département a su aussi s’ouvrir avec le temps. C’est essentiel et le travail avec de nombreux établissements publics culturels nationaux est un élément de fierté et surtout de réussite. Le musée de l’histoire de l’immigration, le centre Georges Pompidou, la Philharmonie, le 104, la Cité des Sciences, le Louvre… sont autant d’établissements qui ont voulu s’investir dans les politiques culturelles territoriales.

La relation à la région aura été, pendant toute cette période, la grande déception. La qualité du dialogue avec les services n’est pas en cause, mais l’approche politique n’a en revanche jamais permis la moindre coordination des politiques territoriales, cela a été dommageable.

Pour conclure, avec les équipes mobilisées, nous avons revisité l’ensemble des politiques publiques de la culture. Nous avons inventé des projets très ambitieux en faveur de l’EAC et des enseignements artistiques. Nous ne sommes pas allés au bout de ce qui peut être fait dans d’autres domaines, comme celui de la lecture ou des musiques actuelles. Mais, au-delà de tel ou tel axe spécifique, nous avons gardé un cap : celui du dialogue avec les territoires, celui de l’objectif prioritaire des publics, celui de l’affirmation de l’exigence artistique en tout et pour tous.

Depuis lors, fruit d’un dialogue constant, de grands projets sont en cours : celui autour de l’image peut être le marqueur d’une nouvelle identité du département. Je crois que l’invention d’une politique sociale de la culture peut apporter une dimension refondatrice à nos politiques communes. Bien d’autres choses peuvent être inventées : la place de l’art dans l’espace publique, la coordination des politiques d’éducation artistique, le renouvellement des politiques de coopération. Il faut aussi être attentif à la question de la parité et de la place des femmes dans les politiques culturelles. Les statistiques genrées doivent être établies de façon durable afin d’agir sur les déterminismes sociaux également en œuvre dans ces domaines.

Bref, une politique publique qui ne se réinvente pas est une politique morte. La nouvelle Vice-Présidente du département, Mériem Derkaoui, très énergique, et le Président Stéphane Troussel, très volontariste, sauront permettre à cette politique de se poursuivre en référence à son héritage. Il faut seulement laisser le souffle aux équipes administratives pour trouver la force créative qui n’est pas incompatible avec la contrainte financière, nous l’avons démontré en huit ans. Nous avons souvent fait mieux avec moins. Il est temps de faire encore mieux avec un peu plus. Tel est mon vœu pour les habitants de Seine-Saint-Denis.

Comments

comments