500 € !

Le Pass culture suscite, à juste titre, de nombreuses questions de la part des opérateurs culturels de service public. La plus fondamentale consiste à s’interroger sur la légitimité de dépenser de l’argent issu de l’impôt pour financer de l’achat de places de spectacles portés aussi par des opérateurs privés qui poursuivent, eux, un objectif exclusivement lucratif, ne participant à aucune des missions que l’on exige des opérateurs subventionnés. La Start up d’État qui a la charge de mettre en œuvre ce projet de Pass ne se cache d’ailleurs pas derrière son petit doigt en revendiquant haut et fort le projet de financer « la demande » des jeunes. C’est en effet un point de vue radicalement nouveau de financer directement la supposée demande qui a toutes les chances de s’orienter vers les industries culturelles portées par les Gafa.  Le moment venu, une telle orientation fera l’objet, à n’en pas douter, de critiques véhémentes des  autorités judiciaires en charge du contrôle de l’emploi de l’argent public.

Le Pass s’expérimente plus lentement que prévu, les obstacles s’accumulent, le modèle dit « économique » est très loin d’être établi, les opérateurs privés ne semblant venir que s’ils ont quelque chose à vendre, et semblant  de fait peu disposer à apporter de l’argent frais pour les beaux yeux du Pass. Il sera temps de juger sur pièce, à l’issue de la phase expérimentale. Soyons patients.

Je suis tout de même surpris que personne n’ait relevé l’invraisemblable montant dont sera doté le fameux Pass. 500 € par jeune constitue un montant littéralement exorbitant, hors de toute mesure, et qui, prévu pour concerner chaque année une classe d’âge entière, représente un montant global astronomique (estimé à 400 millions). Cela paraît d’ailleurs tellement fou que les responsables de la Start up d’État, auditionnés devant la commission des Affaires culturelles de l’Assemblée nationale,  énoncent comme élément rassurant auprès des députés, que les sommes ne seront assurément pas consommées (autrement dit, que le Pass prévoit son propre échec !).

Dans quelles familles offre-t-on à un jeune qui atteint ses 18 ans, un cadeau équivalent au    montant de 500 € ? Que chacun autour de soi se pose cette question ! La crise du pouvoir d’achat, qui s’exprime actuellement à travers des mouvements de rue (et de ronds-points) pour le moins puissants, semble justifier ce questionnement. 500 €, c’est un raisonnement de riche, de très riche. Or, tout le dispositif, et ses contre-effets potentiels, sont liés à cette somme effarante. Quand le salaire médian en France est de 26 327 € (chiffre de 2014, dernier disponible), soient 2193 € par mois… il est peu probable que les 50 % de français qui sont en dessous de ce seuil puissent dépenser une telle fortune à l’occasion des 18 ans de leurs enfants. Il n’est pas davantage établi que les français qui sont au-dessus, hormis ceux qui sont très au-dessus, puissent également faire de tels cadeaux.

Bref, le raisonnement des 500 € est vicié par un raisonnement de très riche. Si la décision était prise de le passer de 500 à 100 €, les moyens publics qui étaient prévus pour financer ce gadget pourraient être orientés sur les projets indispensables à la politique culturelle publique qui revendique une petite hausse de 5 % de son budget durant le quinquennat, nécessaire et vital pour remettre les artistes au cœur des territoires, et lutter concrètement, sérieusement, artistiquement, contre ce sentiment d’abandon qui est en train de tout menacer.

Je propose seulement d’en parler. Il n’y a plus de tabou nous dit-on, c’est le moment de le vérifier.

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