Pour un pacte de responsabilité artistique et culturel !

La crise politique majeure à laquelle nous sommes confrontés a un fondement culturel essentiel. Relever, sondage après sondage, que 30 % des jeunes de moins de 35 ans ont voté pour le front national, que 25 % des sympathisants de la CGT ont voté en faveur du même parti d’extrême droite, ou encore que les personnes âgées sont celles qui votent le moins pour la famille Le Pen, devrait nourrir la réflexion. Et une réflexion un peu hors des sentiers battus. On ne vote pas extrême droite seulement que parce que le taux de chômage est élevé. On ne vote pas Le Pen au seul motif du nombre d’étrangers. On ne vote pas front national seulement parce qu’on n’aime pas l’Europe ou qu’on ne la comprend pas. Ce vote renvoie véritablement à un degré d’inculture politique, c’est-à-dire à de l’inculture tout court.

Un petit détour par la sociologie de la culture est indispensable en l’espèce. Les travaux d’Olivier Donnat et du département d’études et de prospectives statistiques restent toujours riches de sens, même là où on l’attend le moins. La dernière étude publiée en 2008 (6 ans déjà !) pointait quelques données intéressantes en matière de lecture de la presse écrite nationale : « De moins en moins de français lisent chaque jour un journal, ce qui a pour effet mécanique de grossir d’autant les rangs des lecteurs occasionnels et des non-lecteurs. (…) 11 % des français lisent un quotidien national plus d’une fois par semaine contre 13 % en 1997. (…) Depuis plusieurs décennies, chaque nouvelle génération arrive à l’âge adulte avec un niveau d’engagement dans la lecture inférieur à la précédente, si bien que l’érosion des lecteurs quotidiens de presse et des forts lecteurs de livres s’accompagne d’un vieillissement du lectorat. (…) Les français qui lisaient un quotidien ont continué dans la plupart des cas à le faire mais, comme ils sont de moins en moins nombreux dans chaque génération qui arrive à l’âge adulte, le lectorat se rétracte au fil du temps tout en vieillissant. »

Dès lors que la presse écrite régresse en lectorat, et que le numérique ne semble pas compenser cette érosion, l’inculture générale se développe. Elle est politique. Ne pas connaître les origines historiques d’un mouvement d’extrême droite au motif de sa pseudo normalisation, constitue un déni de réalité, largement restitué à travers les verbatims d’électeurs qui prétendent ne pas voir dans le résultat du 25 mai dernier, le moindre sujet d’inquiétude. Ne pas observer la réalité effective du mouvement d’extrême droite – et que la presse écrite a largement présenté – en édulcorant la réalité raciste et antisémite de ses cadres, notamment intermédiaires, constitue là encore, une forme de négation de l’évidence politique de ce mouvement. L’intelligence de Marine Le Pen a été de tout centrer sur sa personne et sur son langage politique dépollué des scories des propos outranciers de son père, il n’en demeure pas moins que la réalité de son mouvement est assez éloignée de ce qu’elle semble elle-même incarner. Ne pas observer simultanément que la parole politique se libère d’autant plus qu’une partie de la droite (Copé Sarkozy) développe un langage politique de plus en plus en relation avec la pensée xénophobe et les outrances sécuritaires de l’extrême droite, contribue à cette grande inculture générale : le langage politique ne distingue plus l’appartenance partisane et il semble que les postures étant similaires, le vote en ressort normalisé.

Sur ce sujet du Front National, et même si l’on peut être en désaccord avec telle ou telle orientation rédactionnelle, la presse écrite sait maintenir la mise en perspective, sait offrir des lectures historiques, sait réaliser des enquêtes qui enlèvent le fard abondant du visage souriant de la chef, sait proposer des analyses critiques. Elle joue son rôle dans un système démocratique où la contradiction est la source même de l’opinion. Peut-on en dire autant des médias de masse, et notamment de la télévision qui demeure la première source « d’information » d’une partie importante de la population française ?

Si la lecture de la presse écrite nationale est corrélée au niveau de la Catégorie Socio Professionnelle à laquelle appartient le lecteur, je suis également frappé d’observer que les mêmes facteurs provoquant les mêmes effets, le même système sélectif est à l’œuvre en matière de pratiques culturelles. 10 % seulement de français ont une pratique culturelle régulière….. Des chiffres qui se rapprochent et dont la corrélation est largement établie par le relais de l’analyse par CSP.

Entendre, au lendemain de l’élection Européenne, le Premier ministre proposer comme premier élément de réponse à ce qu’il qualifie lui-même de « choc démocratique », l’accentuation de la baisse des impôts, dans un langage qui reprend, en pire, celui qui a valu à Moscovici d’être débarqué de ses fonctions, ne peut que surprendre. L’incivisme se nourrit toujours du même terreau anti-impôt et antiparlementaire. Réhabiliter l’impôt reste pour moi plus important que d’en dénier le principe et le niveau, fût il élevé.

J’aurais aimé entendre tout autre chose, que mes références sociologiques portent avec évidence. L’inculture politique est une inculture aggravée. Elle implique d’être traitée par le bien, en mobilisant la « culture » comme réponse à l’inculture. Jack Lang a raison, encore ( !) quand il dit qu’il faut se mobiliser pour la culture en période de crise et lui accorder des moyens encore exceptionnels. La crise politique est une crise démocratique fondée sur une inculture généralisée, qui traverse les élites qui n’ont que très rarement de rapports avec les arts, et qui atteint des catégories entières de la population écrasée par les soucis du quotidien, harassée par l’angoisse de l’avenir, l’inconfort des transports, la faiblesse des revenus, et qui ne trouve pas les moyens d’accéder à l’art salvateur.

Quand le discours politique entretient à longueur de propos, et notamment dans cette période de réformes des collectivités territoriales, que la culture coûte trop cher, qu’on peut réduire, qu’on peut couper, qu’on peut supprimer, il ne faut pas s’étonner du ravage du front national.

Les collectivités, mieux que quiconque, ont su construire des politiques culturelles à destination des publics. Quand le gouvernement affirme la priorité à l’éducation artistique sans y mettre les moyens qu’il faut, comment être crédible ?

En période de crise, tant économique que politique, il faut un plan Marshall pour la culture. Ce plan n’est pas, et ne doit pas être, une abondance subite de moyens engloutis aussi vite qu’ils ont été dégagés. Il doit être l’invention de la préoccupation du public, le retour par le local car c’est d’abord à cet échelon que le travail en dentelle peut se faire pour renouveler les publics et les entraîner dans la fascinante découverte de l’art et de la culture. Et pour ce faire, n’en déplaise au Premier ministre, il ne faut pas entretenir un discours anti impôts. En aucun cas, même s’il faut desserrer l’étau sur les familles modestes. Car l’impôt est noble.

Un plan Marshall pour la culture, pour lequel je veux bien contribuer à tracer les lignes, doit être accompagné d’un projet d’envergure pour la jeunesse, toute la jeunesse. De celle qui est dans les choux et qui a besoin d’aide pour retrouver espoir, emploi et dignité, à celle qui étudie dans les universités et qui doit être valorisée par un état conquérant, fier de sa recherche et des débouchés qu’elle permet. C’est un tout. La jeunesse, c’est aussi la santé, la culture, l’éducation, le logement. Quelle politique coordonne tout cela ? Comment donner un souffle pour que des jeunes, plus jamais, ne s’habituent à voter extrême par ignorance et par inculture ? Décidément, il faut agir. Il reste trois ans pour piloter cela avec énergie. Il est encore temps. C’est cela qu’on attend de la gauche. Pas seulement le pacte de responsabilité.

 

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