Pour un pacte de croissance culturelle

Il y a une erreur chronique en politique culturelle, c’est de ne parler que budget sans parler du contenu des politiques culturelles elles-mêmes. La déclaration toute récente du Premier ministre, à Cannes, sur l’erreur historique des baisses budgétaires de 2013 et 2014, même si elle est heureusement à contre courant, n’évite pas le piège : puisqu’il y a eu erreur, il faut la réparer pour engager la reconquête budgétaire, telle est l’inévitable conclusion de cette déclaration qui sera saluée à sa juste valeur si les actes budgétaires suivent cette intention politique. Le piège dans cette approche est de ne pas favoriser un renouvellement de la pensée aujourd’hui très fragmentée des politiques publiques en faveur de la culture, et de ne susciter qu’une attente, forcément déçue, de seules augmentations de subventions, souvent nécessaires, mais peu susceptibles de réinscrire l’enjeu culturel dans un environnement en profonde mutation. Il ne peut plus seulement s’agir d’augmenter les moyens de ce qui est bien, mais de s’interroger sur ce qui pourrait être mieux, et qui peut, ici ou là, bousculer des habitudes bien installées.

Nous avons connu dans les trente dernières années, trois façons différentes de parler budget du ministère de la culture : la première ambition « langienne » du doublement du budget de la culture, période faste portée politiquement par le Président de la République ; puis nous avons connu l’ambition pharaonique des années 90 / 2000 de l’objectif du 1% du budget de l’Etat, qui, à peine atteint, n’a cessé de régresser ; et nous en sommes arrivés aujourd’hui à l’ambition relative de la stabilité budgétaire, preuve – paraît –il – de l’engagement en faveur de la culture. A noter que cette ambition se formalise après 10 années de stabilité réelle, opérant de fait à des baisses structurelles parfaitement mesurables.
Ces années pourtant, entre 1981 et 2015, ont été les années de l’affirmation territoriale et de l’engagement de toutes les collectivités en faveur des politiques culturelles, structurant un aménagement culturel du territoire remarquable et naturellement envié de toute part. L’esprit de Malraux s’est ainsi largement concrétisé,  signant une originalité française indéniable. Les financements croisés, qui sont la fierté des acteurs publics par ce qu’ils ont généré d’exigence, de renouveau, de développement et de conquête des publics, de travail en commun, de dialogue et d’expertise partagés, sont pourtant de toutes parts mis en cause. Les financements croisés sont devenus un « mille feuille », terminologie sarkozyste largement reprise au-delà des cercles de la droite française. Et le tabou budgétaire ayant été levé en 2012, nombreuses sont les collectivités qui, sous la contrainte réelle des finances publiques, ont sauté le cap et remis en cause les budgets de leurs interventions culturelles. La triste « cartocrise, culture française tu meurs », récemment publiée, en apporte la preuve incontestable.

La déclaration du premier ministre – et le débat qui s’ensuit – doit s’interpréter dans ce contexte de grande menace de l’originalité culturelle de notre pays. La rareté de l’argent public dans le contexte de crise que nous traversons, ajouté aux alternances démocratiques intervenues depuis mars 2014 – renforçant l’inquiétude des opérateurs culturels – décrit un climat avec lequel on ne peut pas jouer.

L’erreur historique doit donc être réparée. Plutôt que de signer des pactes de stabilité culturelle, tels que la ministre de la culture l’a astucieusement proposé, afin de mettre les élus locaux devant leurs propres responsabilités, le premier ministre peut dès lors s’engager dans une nouvelle voie, plus ambitieuse : celle de pacte de croissance culturelle. L’Etat s’engagera avec les territoires qui le souhaitent sur un rythme de croissance à condition que la collectivité signataire s’engage sur un même rythme de croissance (par exemple 1% pendant trois ans par les deux partenaires), cela peut générer une belle augmentation permettant de renouveler l’engagement culturel public. Alors nous retrouverons le cycle vertueux. Les appels à la croissance économique seront magnifiquement précédés par une croissance culturelle. Gagnant – gagnant, comme disent certains.

Mais, quitte à me répéter, l’enjeu est moins la masse budgétaire – ou pas seulement la masse budgétaire – mais le contenu des politiques publiques de la culture. Certaines refondations peuvent aujourd’hui être engagées.
Les événements de janvier dernier ont secoué la société. L’intolérance et la folie terroriste ne trouvent de réelles réponses que par les actes éducatif et culturel. La réponse durable se situe dans la capacité à réfléchir par soi même, à juger et comprendre le monde par la confrontation aux autres, et seules les œuvres de l’esprit peuvent y contribuer de façon décisive.

Pour cela il faut des artistes : il n’est pas possible de s’engager dans l’éducation artistique et culturelle sans artistes qui créent, qui inventent, qui renouvellent les formes, qui suscitent le débat. La création artistique impose des espaces de travail, du temps, beaucoup de temps ; il faut évidemment favoriser la rencontre, diffuser les œuvres, les exporter et faire venir celles qui sont fabriquées ailleurs, il faut s’ouvrir, et non se refermer, il faut qualifier et massifier simultanément l’éducation artistique et culturelle, il faut poursuivre tant de choses essentielles pour que l’art aide à comprendre le monde, favorise le doute et le questionnement. Il est temps, et sans doute même urgent, de réinvestir politiquement la culture pour en faire l’acte de progrès social et humain. C’est cela que j’interprète dans les propos du Premier ministre. Et cela engage ! C’est tout le contraire de ce que nous observons ici et ailleurs, les baisses de subventions à des scènes nationales, les dé conventionnements multiples, les contrôles politiques sur des programmations, etc… La parole du Premier ministre est un acte symbolique majeur. Il ne faut pas décevoir.

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