Organiser la riposte contre les attaques d’œuvres d’art.

« Pour s’arracher au quotidien, à l’habitude, à la paresse mentale qui nous cache l’étrangeté du monde, il faut recevoir comme un coup de matraque. Sans une virginité nouvelle de l’esprit, sans une nouvelle prise de conscience, purifiée, de la réalité existentielle, il n’y a pas de théâtre, il n’y a pas d’art non plus ; il faut réaliser une sorte de dislocation […] C’est après avoir désarticulé des personnages et des caractères théâtraux, après avoir rejeté un faux langage de théâtre, qu’il faut tenter de le réarticuler – purifié, essentialisé. »

Eugène Ionesco.

*

**

Un artiste vient, une fois encore, d’être l’objet d’une attaque à travers son œuvre. Les inscriptions explicitement antisémites sur l’œuvre de Anish Kapoor en plein cœur du jardin du château de Versailles, suscitent la révolte et l’indignation. Huit jours plus tard, de nouvelles inscriptions interpellent sur les conditions de sécurité à l’intérieur du parc et sur la capacité – donc la volonté – à défendre l’art. Mais le fond du problème est bien de voir les œuvres d’art se transformer en cibles d’actes de haine. La ministre de la culture a immédiatement réagi et manifesté, par sa présence à Versailles, son soutien sans faille à l’artiste. C’était indispensable.

Le sujet est d’une telle gravité qu’il devrait susciter une réaction politique d’un autre niveau ; la dégradation d’une œuvre d’art, est une attaque contre la République. Les propos du nouveau Président du centre Georges Pompidou, dans le Monde daté du 11 septembre, sont parfaitement adaptés au contexte : « Je suis nommé à un moment où la culture est devenue une cible. On tue des artistes, des conservateurs, on détruit des monuments, on saccage des œuvres, la culture est devenue la cible d’extrémistes en tout genre. En même temps, on peut s’inquiéter de la faiblesse de la riposte. » En effet, la déclaration la plus ferme peut-elle suffire, le communiqué ou le tweet des plus grandes personnalités suffisent-elles, dans notre société de l’instant, à dire ce qui est en jeu ? Je ne le pense pas. Et Serge Lasvigne poursuit avec justesse : « Le centre Pompidou doit être en première ligne dans la riposte de la culture face à l’intolérance, aux tentations régressives, et aux attaques contre nos valeurs. » Il est important que les grandes institutions réagissent, se mobilisent, et repensent leur politique à la situation à laquelle nous sommes confrontés. Ces grandes institutions doivent s’adresser à leur public, très nombreux, et au-delà, pour dire ce qui est en jeu et ce que l’art constitue dans une société démocratique. C’est aussi tout le milieu de l’art et de la culture qui doit porter ce message et qui d’ailleurs le fait avec vigueur.

Il faut organiser la riposte.

Elle passe d’abord par l’efficacité de la réponse judiciaire. Les responsables des saccages de cimetières sont systématiques identifiés, poursuivis, jugés et sanctionnés ; je ne suis pas sûr que la même efficacité ait été observée concernant les œuvres détruites au musée Calvet d’Avignon, ou les saccages réalisés dans l’espace public concernant les œuvres de Mac Carthy et Anish Kapoor. Que s’est-il passé après les actes ignobles visant à interdire, puis à empêcher par la force, les représentations du spectacle Exhibit B ? Le procès public est un acte de pédagogie indispensable.

La riposte implique aussi une mobilisation des artistes, des politiques, des intellectuels, pour signifier l’importance de ces délits. La presse ces jours-ci, accorde la place qu’il faut à la gravité de l’événement, et il faut le noter avec satisfaction. L’organisation de la FIAC dans les prochaines semaines doit être l’occasion de diffuser un message fort à cet égard et de dire que toute atteinte à une œuvre d’art est une atteinte aux valeurs qui fondent notre pacte social.

« Mais qu’est-ce qui se passe en France ? » – Anish Kapoor.

Cela peut-il suffire, dans une période ou le pire est en train de s’exprimer par la voix des représentants de ceux qui ont eu l’indécence de se dénommer « les républicains » ? Cela peut-il être entendu alors qu’une liste interminable d’élus diffuse, à longueur de journée, des propos de haine à l’égard de l’étranger réfugiés qui fuit la guerre et cherche seulement à vivre ? Cela peut-il avoir une quelconque efficacité quand les plus sombres heures de notre histoire semblent renaître de leurs cendres ? Cela peut-il s’entendre quand la violence politique s’est exprimée comme elle s’est exprimée à l’occasion des manifestations contre le mariage de personnes de même sexe, avec pour conséquence observable des actes de violence physique gravissime ?

Comment faire comprendre que l’un et l’autre sont liés ? Les attaques contre les œuvres d’art sont la conséquence d’une société politique qui devient violente. La droite française a perdu sa boussole gaulliste et colle explicitement à des thèses extrémistes par le calcul électoral de Sarkozy. L’extrême droite pourrait facilement être pointée dans sa marginalité politique, acculée à la caricature qu’elle est, mais au lieu de cela, aucun message de la « droite républicaine » n’a été diffusé quant aux actes de dégradations d’œuvre d’art (hormis une timide réaction du Maire de Versailles) comme s’il y avait en définitive un accord implicite sur le caractère choquant d’une œuvre qui empêche un élu de droite de s’exprimer au delà de son point de vue esthétique personnel.

Comment faire comprendre que l’intelligence passe par l’art, qui est la forme d’expression la plus essentielle à notre liberté commune ? Comment faire comprendre que la pensée de l’autre se respecte fondamentalement, dans le cadre strict de notre art de vivre ensemble, symbolisé par la Loi ?

Nous sommes dans une période trouble où le pire qui semblait loin derrière nous, nous revient à la face avec violence. Attaquer une œuvre d’art est un acte barbare, d’une gravité extrême car il porte atteinte à la liberté la plus essentielle de l’homme : celle de créer et de partager la création. C’est-à-dire l’émotion. Quand ce socle disparaît, mécaniquement, la haine le remplace. Nous sommes à ce moment où plus rien ne peut être laissé au hasard, et où la mobilisation des vrais républicains est la condition de notre vivre ensemble. Elle est impérieuse et urgente. L’art devient le socle fragilisé d’une société qui s’extrémise et où nos valeurs communes sont menacées chaque jour un peu plus. Il y a bel et bien le feu dans notre République !

Lire aussi un ancien article sur le même thème :

http://vincent-moisselin.fr/inquietudes-censeurs-dart/

Comments

comments