Noël « en famille » !

Pour A.

La loi en faveur du mariage pour les couples homosexuels constitue à n’en pas douter une avancée politique considérable. La banalisation prévisible du mariage et  la reconnaissance des couples homosexuels contribuent à améliorer le sort global des homosexuels dans notre pays. C’est essentiel. Le  fait de voir des personnalités se marier participe d’une visibilité renforcée et favorisera l’estime de soi de la part des jeunes homosexuel(le)s confronté(e )s à la découverte de leur singularité. Mais ne nous contentons pas des apparences, car si la société évolue, lentement, douloureusement, ou violemment comme on l’a observé cet hiver, les situations individuelles restent souvent inextricables, douloureuses, cruelles, et révèlent encore une société bloquée. Car, mariage ou pas, la « révélation » de l’homosexualité reste une épreuve dans la « carrière homosexuelle » et elle reste encore au cœur des problématiques familiales, quel que soit le niveau social dans lequel on évolue. Le « outing hétérosexuel » que le film récent de Guillaume Galliène met en scène est anecdotique, surprenant, touchant, quand, dans le cas inverse, il s’agit d’enjeux vitaux, dramatiques, toujours bouleversants.

J’ai eu pour ami (il est mort depuis) un garçon jeté à la rue par sa mère quand celle-ci a découvert son homosexualité alors qu’il n’était pas encore majeur. Je suis entouré autour de moi d’amis pour lesquels l’homosexualité est assumée dans la vie sociale mais cachée dans le cercle familial. J’ai d’autres amis encore pour lesquels rien n’est caché à personne, mais le « drame de l’homosexualité » ainsi vécu par les parents  est persistant. Et chaque occasion de rappeler cette « tache » devient une épreuve pour tout le monde. Alors on évite les incidents, on évite les fêtes, on nie le couple, et on continue d’avancer, travaillant la douleur, remuant les silences comme des insultes cachées, comme des mots retenus pour éviter de blesser. Mais le silence tue. L’absence blesse. La négation viole l’identité.

Noël se vit alors séparés les uns des autres ; la nouvelle famille, celle que l’on choisit, celle que l’on constitue de fait par amour, n’a pas sa place, n’a pas le droit d’exister dans ces univers hostiles. Les enfants portent en eux le langage de la culpabilité, c’est déjà si difficile pour les parents  qu’on ne va pas en plus passer Noël loin de la famille originelle. Mais quand donc constitue-t-on famille pour avoir le droit de s’éloigner des parents et vivre sa vie de couple dans ces moments si pesants de normes sociales, d’obligations familiales, de bonnes consciences conventionnelles ? Quand ?

J’enrage de voir encore en 2013 des hommes adultes, trentenaires, quadragénaires…. vivre séparés le temps des « fêtes » (et quelles fêtes !)  pour atténuer les aigreurs familiales, et ainsi, entretenir, bon an mal an, comme une « exception de famille » au sein des familles. Un couple d’hommes, un couple de femmes, ce n’est ainsi pas vraiment une famille  puisqu’elle ne peut exister le temps de ce qui est par excellence la fête familiale ! Les choses vont évidemment se compliquer encore un peu car, de plus en plus de ces couples font des enfants, et vont bouleverser un peu plus le bon ordre familial.

La loi sur le mariage est promulguée, mais les couples d’hommes ne se tiennent jamais par la main dans la rue. C’est  trop dangereux. Ni à Paris, ni à Rennes, ni au fin fond de la Creuse.  Il n’est pas un endroit où ce geste, socialement accepté pour les hétérosexuels, ne soit pas considéré comme une provocation pour les uns, un acte de bravoure pour les autres, quoiqu’il en soit ce geste simple n’est jamais considéré comme banal. La société reste violente à l’égard des homosexuels. Cette violence est au cœur de la famille. Cette violence se vit à Noël.

J’écris ces lignes en pensant à N. qui souffre de cette séparation. Je pense à A. qui pense qu’il n’est pas possible qu’il en soit autrement et s’interdit d’en souffrir expressément. Pourtant A cherche la solution. Cherche à dire, à parler, car il sait qu’il ne peut pas rester comme ça. Et je pense à quelques autres dont personne ne sait rien. Et qui retourne voir Papa et Maman à Noël, sans aucune joie, comme le sacrifice du bon garçon qui ne peut pas faire autrement.

A l’inverse de toute cette complexité familiale et de ces souffrances diverses, Noël se passe chez nous, avec mon compagnon, et nous réunissons les deux familles dans la joie et la bonne humeur. Il manque bien de chaque côté un morceau, mais le morceau manquant n’empêche pas la fête. Nos mères sont heureuses d’être là. Et celles et ceux qui viennent chaque année, en nombre et en forme différentes, sont bien avec nous. Rien n’est stable. Tout bouge. Le socle, c’est seulement nous et notre maison. Nous avons de quoi en être heureux et de penser à celles et ceux qui sont loin de ces choses simples.

Le mariage symbolise l’acte de la constitution de la famille. Par excellence. La loi est votée mais la famille n’est pas promulguée. Il reste donc beaucoup de chemin à parcourir pour atteindre l’indifférence bien légitime que nous souhaitons obtenir par l’égalité des droits. Après une telle année 2013 de conquête d’un droit nouveau, il nous reste encore beaucoup de travail au sein des familles pour que l’homosexualité se vive dans la banalité et la simplicité. Nous en sommes encore loin. Et j’en souffre pour mes amis. Et je l’écris. A Noel, précisément. En attendant le jour où je tiendrai la main de mon compagnon dans la rue, sans crainte, comme à Montréal…

 

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