Nécrologie ou l’art politique de la parole

mandelaLa mort de Nelson Mandela constitue un événement planétaire, tant la figure de ce combattant de l’apartheid aura marqué le siècle. Nul n’a oublié cette marche, cette posture, de l’homme sortant de 27 ans de prison et ayant refusé tous les compromis que le pouvoir blanc d’alors tentait de négocier. Ce qui me frappe, à l’annonce de sa mort, c’est la forme des hommages qui lui sont rendus et qui – tout unanimes qu’ils sont – restent dans des formes conventionnelles pour un homme hors du commun.

Les plumes des cabinets ministériels se sont affairées. Ce sont souvent des gens brillants qui savent écrire. Ce sont parfois des gens cultivés, mais dont la culture est un peu ancienne, un peu conservée, pas nécessairement très en prises sur le monde vivant de l’art d’aujourd’hui. Les généralités ne valent rien. Celles et ceux qui exercent ces missions le font avec l’amour des mots et l’espoir que par la parole de ceux qui vont parler, par leurs propres mots, vont faire sens. Ces plumes croient en leur talent mais force est de constater que leur forme institutionnelle transforme ces différents messages en propos similaires, presque identiques, sans chair véritable. Ces paroles ainsi écrites se ressemblent toutes, et la personnalité de leurs auteurs putatifs n’apparaît pas vraiment. Entre les mots de Laurent Fabius, de François Hollande, de Jean-François Coppé ,  nulle signature évidente, nulle parole « sensible ».

« Avec Nelson Mandela disparaît le père de l’Afrique du Sud, le pilier du combat pour la liberté reconquise et pour la réconciliation. Universellement admiré, il donnait son plein sens au mot humanité. Personnellement, je l’admirais d’autant plus que la lutte contre l’apartheid a été l’un des grands et constants engagements de ma vie. Je salue le géant charismatique qui s’en va et j’adresse à sa famille, à ses proches, à son pays, mes très profondes condoléances, déclare ainsi Laurent Fabius. Le chef de l’État a attendu la tenue du sommet africain à Paris le lendemain de l’annonce de cette disparition, pour déclarer, dans un style très appuyé, reprenant une stylistique présidentielle maintenant bien connue  : « Le monde est en deuil. Nelson MANDELA nous a quittés hier. Il était déjà entré dans l’Histoire de son vivant. Mort, il prend place dans la conscience universelle. Nelson MANDELA a changé bien plus que l’Afrique du Sud. Il a accéléré le cours du monde. Il était armé de ses seuls principes et d’une inaltérable volonté. Il aura réussi à emporter tous les combats qu’il a menés et engagés. Nelson MANDELA a résisté à l’enfermement pendant 27 ans. Il a vaincu le système odieux de l’apartheid. Il a su tendre la main à ses oppresseurs. (…) MANDELA est un exemple. Un exemple de résistance face à l’oppression. Un exemple de liberté face à l’injustice. Un exemple de dignité face à l’humiliation. Un exemple de clairvoyance face à l’intolérance. Un exemple de pardon face aux haines. Un exemple de lucidité face aux dérives du pouvoir. Un exemple d’intelligence face aux épreuves. Voilà ce qu’était, et ce qu’est encore, MANDELA » a conclu François Hollande. Jean François Copé, quant à lui, a produit une déclaration moins rhétorique mais également formatée : « C’est avec une immense tristesse et une profonde émotion que j’ai appris la disparition de Nelson Mandela. Aujourd’hui, c’est une figure légendaire du XXème siècle qui nous quitte. Le monde perd un géant de l’Histoire, une des plus belles figures de l’humanité. Nelson Mandela était un homme d’exception qui aura mis toute son intelligence et tout son charisme au service des valeurs les plus nobles : la liberté, l’égalité, la tolérance.
A force d’abnégation et de courage, il a su pacifiquement faire tomber le régime monstrueux de l’apartheid. Il a montré que la non-violence est la seule réponse valable à l’injustice.
(…) C’est le propre d’un grand homme d’État.
Il incarnait intensément un
humanisme authentique, source d’inspiration pour tous les hommes politiques. Au peuple Sud-africain, qui est aujourd’hui orphelin du père de la nation, je présente mes plus sincères condoléances.

Ces trois déclarations, parmi tant d’autres, ont ceci de commun qu’elles se ressemblent, qu’elles emploient des mots identiques (en caractère gras), ou des expressions appuyées (soulignées). Hormis la déclaration présidentielle qui use d’une stylistique maintenant un peu trop utilisée, les qualificatifs sont les mêmes et l’émotion semble plutôt feinte que sincère. Sans doute l’exercice est-il difficile, le commentaire obligé, et, partant d’un unanimisme inévitable, l’originalité n’est pas possible. Mais aucun d’entre eux ne fait référence à leur engagement propre – à l’exception de Laurent Fabius – , dans la lutte contre l’apartheid, dans les combats contre le racisme, bref, nulle implication, nul engagement, … nulle conviction ?

Il en va très différemment du texte publié par Christiane Taubira, la ministre de la justice, sur le site du Huffington post, qui frappe par sa couleur poétique, par l’emploi d’adjectifs puissants, et par une dimension hors du commun ; loin du communiqué d’un quelconque service de presse, le texte ne fait pas de doute quant à l’origine de son auteur car aucun collaborateur de cabinet ministériel n’aurait pu l’écrire. N’est-ce pas la différence existentielle entre une parole poétisée par une femme engagée et celle d’une expression technocratique maîtrisée ? N’est-ce pas en effet une nuance majeure que d’observer des hommes politiques « acteurs » qui répètent leur propre rôle et interprètent le texte écrit par de brillantes plumes, face à cette femme qui parle comme elle écrit, c’est-à-dire littérairement, par l’emploi des mots qui sont les siens , nés de sa main, de sa pensée, de son émotion, et renvoient ainsi à une sincérité profonde.

Le texte est engagé. Il narre l’histoire d’une rencontre, d’une relation : Ses cheveux en grains de poivre. Ses mains à la peau glabre et satinée, tendue, aux doigts replets. Ses poings fermés et pourtant doux comme deux amphores d’huile sacrée moulées de terre glaise pétrie et polie. (…) C’est la première fois que je foule le sol sud-africain. Mais c’est déjà la deuxième fois que je rencontre Nelson Mandela. »

Chez Christiane Taubira, la place de la culture est intrinsèque. Les hommes n’existent que par leur capacité à participer à cette humanité : « par la grâce de ses incomparables auteurs, de littérature, d’arts, de musique, de toutes expressions qui font la langue commune des hommes, sous toutes les latitudes où l’on refuse l’oppression, l’exclusion, la violence, l’aliénation, l’arbitraire. Et voilà la Terre, toute étonnée de se voir et se savoir assez ronde pour se mirer dans ce rêve grandiose d’une fraternité en actes, rêve si prompt à se dérober ». (…)

Je pleure, je ris, je frémis, je scande en écoutant Amandla ! Miles Davis cherche, poursuit, aspire de sa trompette le saxophone de Kenny Garrett, Marcus Miller flatte vigoureusement sa basse, Joe Sample extorque à son piano des notes sans vacillation, et Bashiri Johnson percute, percute. (…) Cette dernière phrase glace par la puissance de sa résonance. La magnétisme évoqué du défunt, se retrouve dans cette magnifique expression :
« Repose en paix, Madiba. Nos cœurs, ton linceul ».

Je m’autorise à cette comparaison des textes pour montrer que la parole politique est puissante quand elle est cultivée. Je m’autorise à pointer ce conformisme intellectuel dans l’usage de la nécrologie, car il symbolise encore une fois la faiblesse politique de notre pays quand les hommes et les femmes politiques ne sont que les porte paroles des plumes qu’ils embauchent. La puissance de Christiane Taubira, ce n’est pas d’abord d’être noire, même en cette circonstance tragique, c’est d’être cultivée.

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