Une méga folie !

La « Micro folie » à Sevran Bedottes a été inaugurée en grandes pompes ministérielles, en présence d’un nombre impressionnant de président.e.s d’établissements publics culturels nationaux, le 12 janvier dernier. Que se passe-t-il donc de si important pour que tant de personnalités se déplacent en lointaine banlieue parisienne ? Quel est donc ce projet magnifique qui suscite l’enthousiasme béat de la presse culturelle au point que tous les articles parus sont un copier-coller du dossier de presse réalisé par l’Etablissement public de la Grande halle de la Villette ? Qu’est-ce donc que ce projet génial, sorti de terre en à peine quelques semaines, et prétendant partir à la conquête culturelle de la banlieue ?

Il y a, comme ça, de temps en temps, des projets sortis de la mégalomanie d’un seul homme et qui…. fascinent les foules médiatiques, sans analyse aucune des contextes locaux, des histoires territoriales… et des projets culturels préexistants. Le plus fou de ces mégalomanes réussit même à entraîner les financeurs publics, presque sans discussion, alors même que l’argent public est rare et que les ministres et présidents de collectivités locales ont appris à dire NON depuis déjà longtemps.

Il est vrai que le Président de la Villette a de l’entregent et ne mégote pas sur les pressions amicales exercées auprès de ses tutelles, avec le puissant relais de la presse. Il avait d’ailleurs annoncé, dès sa nomination, son projet de rayonnement culturel sur la banlieue, avec cette idée d’implanter des micro-folies partout, et notamment en Seine-Saint-Denis, laquelle, cela est bien connu, est dépourvu de politique culturelle et à fortiori d’équipements pour ses habitants. Pourquoi des « micro-folies » ? Pour étendre le geste architectural de Bernard Tschumi au-delà du seul site de l’établissement public du parc de la Grande Halle de la Villette. Idée tout de même un peu creuse à l’heure de la raréfaction de l’argent public, à l’heure de la construction du grand métro qui doit favoriser les mobilités, notamment des spectateurs de demain, et à l’heure de la mutation à faire prendre au politiques culturelles qui doivent se méfier comme de la peste de l’argument pervers de la proximité ! Car le projet de Sevran est une pâle copie de ce que Monsieur Fusillier avait initié à Lille, loin de Bernard Tschumi, qui se révèle dès lors un alibi plus qu’un argument. Là-bas, il s’agissait de « Maisons folie », ici de « Micro folie », leur point commun étant donc bien la « folie » de son concepteur ! Autant les « maisons folie » de Lille sont de vrais centres culturels dédiés à l’accueil de la création et de la diffusion, autant la «micro folie » de Sevran apparaît microscopiquement ambitieuse puisqu’il s’agit, d’ « un projet culturel organisé autour de trois modules : le Musée numérique, le café Little Folie et l’Atelier. Un lieu de vie et de rencontres, pour valoriser les initiatives locales mais aussi stimuler la créativité et l’innovation autour de la coopération et l’échange des savoirs. » Une sorte de maison de quartier améliorée à la sauce numérique qui fait tout passer…

Derrière les phrases il y a les faits : la « micro folie » évite de faire se déplacer les jeunes vers les grandes institutions muséographiques franciliennes, pour leur donner à voir des œuvres sur écran. Le projet est numérique, donc il peut se targuer du label « XXIe siècle » : mais il est plutôt sous le signe du siècle dernier et de l’assignation à résidence des populations éloignées de la culture. Joli contre sens !

Profitant d’une aubaine, la revendication exprimée depuis des années de la ville de Sevran à vouloir un théâtre bien à elle, Monsieur Fusillier a réussi à vendre son projet à la ministre de la culture, au préfet de Région, et à faire financer cela sans aucune étude d’impact, réflexion stratégique, ou approche territoriale un peu apaisée, loin de l’urgence médiatique, de la communication personnelle, et du « coup politique ».

Qu’on y pense tout de même : la Seine-Saint-Denis dispose de 3 Centres dramatiques nationaux, 1 scène nationale, une trentaine de théâtres de ville (je dis bien trente !!!!), je ne parle pas des conservatoires, des médiathèques, des festivals, très nombreux et rayonnants ! … donc il est bien évident que le désert culturel de Sevran impliquait en urgence, de sortir de terre un équipement culturel clé en main, fût-il éphémère. Il est aussi évident que le théâtre de Tremblay, scène conventionnée, qui se situe à des années lumières de Sevran, et qui souffre d’une insuffisance de moyens, voit ce champignon rouge avec un œil légèrement  agacé !

Comment ne pas voir que ce projet est le contre – exemple absolu, tant sur le fond que sur la forme, de ce qu’il convient de faire ? L’aménagement culturel de Seine-Saint-Denis est fait, bien fait, et il n’est besoin que de l’ambition de le faire vivre et de le développer au service de ses habitants, plutôt que de gaspiller des dizaines de milliers d’euros dans un projet méprisant pour la jeunesse, puisqu’il assigne à l’enfermement, tout le contraire d’une démarche culturelle innovante.

La démarche prudente, intégratrice, progressive, et ambitieuse du projet « Médicis-Clichy- Montfermeil », adossé au projet de gare du « Grand Paris », est autrement mieux conçu et pertinent, dans un territoire également très relégué. Il aurait été prudent d’y penser, de s’en inspirer, probablement pour s’abstenir, quitte à doter d’ambitions plus fortes les opérateurs culturels du secteur, capables de faire que les jeunes se confrontent effectivement à l’œuvre des artistes, en réel, loin des écrans numériques.

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