Macron : L’émancipation par la culture.

Emmanuel Macron a été l’invité d’une matinale de France Culture, consacrée à la politique culturelle. Premier des candidats à l’élection présidentielle à se plier à l’exercice des questions sur l’enjeu culturel du quinquennat à venir, il se dégage, dans son propos, une pensée intéressante dont les mesures évoquées semblent peu en rapport avec l’ambition affichée. Cela mérite arrêt sur image pour enrichir le débat. La campagne commence véritablement depuis la fin de la primaire de la gauche, et il est possible, et temps de nourrir le débat.

Le récit de sa rencontre avec Paul Ricoeur en tant que jeune étudiant en philosophie, ne peut pas laisser indifférent. Il se dégage de l’échange sur ce sujet, un rapport naturel à la lecture, à la culture, à l’histoire, à la philosophie, qui ne nous est plus courant dans la vie politique depuis quelques décennies. Et où l’on voit que cette pensée personnelle nourrit sa réflexion politique sur des sujets multiples. Il en est ainsi de la question de la culture.

« Ce projet politique que je porte pour la culture est au cœur du projet politique (…) c’est un projet d’émancipation». Il y a, dans cette affirmation simple, une ambition que l’on n’a pas entendue depuis longtemps. Placer la politique culturelle au cœur du projet politique au titre de l’émancipation des gens qui vivent dans notre pays, est assurément une posture, non pas nouvelle, mais puissante et qui rassemble les opérateurs sur la mission du service public de la culture. Ce n’est pas rien. Evoquer, pour bien se faire comprendre, le besoin de mettre en cause « les assignations à résidence » dont sont parfois victimes nos concitoyens, c’est assurément reconnaître les enjeux « sociaux » de l’accès à la culture, lesquels ne se résolvent pas, même symboliquement, par la remise d’un chèque de 500 € à l’anniversaire de chaque français atteignant l’âge de sa majorité.

La création du « pass culture » inspirée de Mattéo Renzi, n’en fait pas une idée de politique publique en faveur de la culture en France. Bien au contraire. Il faut aussi lire les sociologues de la culture pour comprendre, une fois pour toutes (et qu’on ne soit pas obligé d’y revenir à chaque élection, locale ou nationale….) , que le premier obstacle d’accès à la culture n’est jamais d’abord financier. Cela ne veut pas dire qu’il ne l’est jamais, cela veut dire que la lutte contre « l’assignation à résidence » passe par des outils beaucoup plus puissants et nettement moins anecdotiques. Certes, l’idée de mobiliser les acteurs des GAFA pour contribuer à la diffusion culturelle, elle, doit être travaillée et financerait plus utilement le projet d’éducation artistique et culturelle, dont le caractère structurant, durable et universel, aura un coût considérable. Il n’est dès lors pas illégitime de chercher à en réduire la charge par la mobilisation de ressources externes et notamment privées. C’est même une idée excellente dont seule l’échelle du temps de la négociation européenne peut inquiéter.

« Donner le goût de la culture dès le plus jeune âge, en renforçant l’éducation artistique et culturelle tout au long de la scolarité » est un impératif de politique culturelle. Emmanuel Macron a raison de l’affirmer comme tel. Mais l’ambition d’un 100 % d’enfants touchés par ce type d’action, ne doit pas se transformer en une mesure mal appropriée comme on a pu l’observer sur l’organisation du temps périscolaire, dans le cadre de la réforme des rythmes. L’ambition est légitime, mais ce qui distinguera les candidats sur ce point, passera par l’art de faire et non de dire. Loin des « appels à projets » ministériels dont l’instrumentalisation politique agace les opérateurs, il faut décentraliser la mise en œuvre, et la contractualiser entre l’Etat et les collectivités territoriales, avec des apports budgétaires incitatifs pour que les collectivités s’en saisissent effectivement. Tout est prêt. Le Haut Conseil à l’EAC a largement préparé le terrain. La décentralisation culturelle qu’il faut reprendre, offre, par l’Education artistique et culturelle, le chantier opérationnel du début du quinquennat le plus évident et le plus urgent à la fois.

Enfin, troisième proposition sur laquelle Emmanuel Macron développe une réflexion intéressante, celle des bibliothèques locales et universitaires. « Nous avons 7100 bibliothèques en France, et en moyenne les bibliothèques municipales sont ouvertes 40 heures par semaine. A Copenhague, c’est 98 heures. Et donc une bibliothèque qui est fermée tous les week-ends et qui est fermée après 18 h, c’est une bibliothèque où un jeune, un lycéen, un étudiant ne peut pas aller. C’est une vraie inégalité parce que c’est le plus modeste qui en a besoin. Cet accès à la culture on doit aussi le faire en ouvrant beaucoup plus largement, donc en soirée, le week-end, toutes ces bibliothèques de France. » Il a raison. Mais.

L’objectif politique est essentiel et il est vrai que le réseau de « médiathèques » sur le territoire national est important. Si la situation actuelle des équipements de lecture publique est dans notre pays assez peu satisfaisant, il faut en connaître les raisons : probablement une sur densification de ce type d’équipements, une moyenne horaire d’ouverture très inférieure à ce qu’a annoncé le candidat Macron, et enfin, un métier qui n’a pas évolué suffisamment depuis des décennies. Par ailleurs, la décentralisation laisse la responsabilité pleine et entière de la gestion de ces équipements culturels, aux villes, aux agglomérations et aux départements (BDP), et il n’est pas si simple de doubler les horaires d’ouverture dans une période de raréfaction des dotations de l’Etat aux collectivités locales. Sylvie Robert, sénatrice d’Ille et Vilaine, a rendu public un rapport sur ce sujet, lequel traite bien de la complexité de la situation. Il y a donc danger à tenir un discours volontariste strictement vertical – c’est-à-dire centralisateur – quand la politique culturelle a, au contraire, besoin d’un renforcement décentralisateur. L’état culturel sera fort s’il sait être stratège à l’échelle locale et souple dans son dialogue avec ses interlocuteurs. Mais il y a dans le même temps besoin d’un discours volontariste pour secouer les élus locaux et les engager dans une modernisation de leurs équipements de lecture publique. L’exercice est donc difficile entre volontarisme de l’Etat et autonomie locale. Il n’en reste pas moins que la modernisation des équipements de lecture publique doit constituer un enjeu prioritaire de l’action publique.

Ne nous le cachons pas enfin, l’annonce budgétaire du candidat Macron sur la culture ne peut que susciter une forme de déception : « Je veux que ce soit un budget constant tout le long du quinquennat, par des redéploiements. » Constant, mais à quel niveau ? Le budget 2017, certes en année électorale, avait tracé une ambition réaliste durable avec une hausse de près de 5%, traçant en moyens les contours d’une ambition politique. Il n’est pas imaginable que le projet progressiste du candidat de « En marche » se contente d’un budget stable pour la culture, si celle-ci doit être au centre de son projet politique. Le débat ne fait que commencer, cela tombe bien ! Encore un petit effort, Monsieur le Président !

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