Lunettes noires pour « Nuit Blanche »

J’ai été beaucoup déçu par « Nuit Blanche ». J’ai été enthousiasmé par « Le voyage à Nantes ». Je trouve qu’il y a dans ces deux propositions, deux façons radicalement différentes d’aborder la question de l’accessibilité à l’art contemporain. Evidemment tout ne se compare pas, Paris n’est pas Nantes, la capitale de la France n’est pas à la même échelle qu’une grande ville de province,  encore que « le voyage à Nantes » sorte largement des frontières de la ville. Peu importe, en visitant Nantes, j’ai pensé à Paris, en étant à Paris, je préfère Nantes.

Il ya d’un côté un événement éphémère parmi l’éphémère. Une nuit ! Il y a de l’autre un événement durable : Deux mois avec une production définitive  d’œuvres installées dans l’espace public.

Il y a dans l’une,  une volonté de masse et de quantités : Chaque année, des chiffres pharaoniques  de fréquentation sont annoncés, dont on se demande bien comment ils ont pu être calculés ;  on compte les œuvres, les sites,  les artistes, les files d’attente, les budgets. C’est du lourd. Ca coûte cher, même si  la manifestation a su générer d’autres sources de financement que le seul argent public.

Dans l’autre, il y a une recherche de public plus structurée : on compte moins qu’on ne qualifie le visiteur. On valorise les œuvres en produisant un catalogue, en éditant des cartes postales, en donnant des outils pour  l’appropriation du public.

Les deux manifestations fonctionnent sur le principe de la déambulation, de la circulation. L’invention du fil rose de Nantes restera dans les mémoires. « Nuit Blanche » est par ailleurs beaucoup copiée, preuve que le succès public (le nombre) offre un retour politique rentable. « Nuit Blanche » ne peut produire aucune médiation quand évidemment « le voyage à Nantes », à l’inverse, peut la susciter et l’organiser.

La foule fait-elle le succès ? Le chiffre fait-il la gloire ? L’art contemporain se déploie-t-il par ces opérations ?  Je n’ai assisté qu’à  quatre  Nuit Blanche  sur douze : c’est relativement peu. J’y ai vu quelques très belles pièces. J’y ai vu quelques projets ambitieux. J’y ai aussi croisé des œuvres plus relatives. Mais j’ai toujours entendu les mêmes commentaires du public, à tout le moins très ironiques devant les œuvres complexes, quand il n’exprime des propos plus brutaux, plus radicaux. Pourtant le public est là ! L’esprit de la fête l’emporte sur le reste. Cette contradiction est radicale. Je ne sais qu’en faire mais elle m’obsède ; je ne crois pas que l’on serve l’art contemporain en suscitant l’incompréhension du spectateur, un peu comme si pour bien voir  « Nuit Blanche », il fallait porter des lunettes noires. Etre sûr de ne rien voir, être sûr de ne rien comprendre, et susciter ainsi l’image imbécile de l’art contemporain réservé à l’élite fortunée. N’est-ce pas un  peu ce que produit « Nuit Blanche » ?  Grave question.

Je n’ai jamais compris, devant l’enjeu politique de cette manifestation (construite par opposition  au chiraquisme conservateur) et en raison même des installations, de leur intérêt, de leur  coût, pourquoi on n’était pas passé à deux ou trois nuits, permettant ainsi une approche plus diffuse, moins purement événementielle ? Les budgets sont sûrement dissuasifs mais je n’ai pas en tête que ce débat ait eu lieu et que l’attention portée au public ait envisagé cette hypothèse.

Nantes est l’archétype d’une approche différente. Conçue comme une manifestation à la croisée de l’artistique et du touristique, elle pense la mobilité du spectateur, elle s’adresse aux habitants qui vont pouvoir visiter leur ville tout en s’ouvrant aux touristes qui vont découvrir Nantes sous un aspect inattendu. Toutes les œuvres sont accessibles et les files d’attente sont la rançon du succès quand celles de Paris sont la conséquence de la massification. Même si les échelles sont différentes, il y a bien une nature opposée dans la proposition. Le public de Nantes formule-t-il les mêmes critiques  que le noctambule occasionnel du mois d’octobre ? Je n’ai pas la réponse à cette question car le public croisé à Nantes, dans ma visite fugace, est  dans une attitude différente. Il n’y a pas à courir pour voir les œuvres. Il  n’y a pas une lutte contre la montre pour tout voir. Les choses se découvrent par hasard, au coin d’une rue.  Il n’y a pas de foule. Du coup, la parole du public est plus diffuse, peut-être moins alcoolisée, sans doute dépassionnée, plus subtilement observatrice.

Le modèle de « Nuit Blanche » s’est exporté car l’événement est spectaculaire. Je rêve que Nantes, en raison de son exigence et de sa forme inventive, se déploie également ailleurs et que  « le voyage à Nantes » suscite bien d’autres voyages.

Je désire que la ville soit pleine d’art, je souhaite que les traces d’art nous nourrissent davantage, je rêve que nos repères urbains soient des repères d’art, comme le street art qui se déploie délicatement et presque discrètement dans nos rues : une manifestation qui produit de l’art durable est pour moi une manifestation plus profitable car elle nourrit le regard, elle élève la sensibilité au-delà de l’architecture, elle fait de la ville un instrument du partage. Elle crée des repères, elle suscite des dialogues. Les anneaux de Daniel Buren sont devenus une signature  de la ville de Nantes. Le serpent d’océan de Huang Yong Ping à St Brévin les Pins est une trace sublime d’un parcours d’art. Cet essaimage de l’art pourrait tout simplement influencer une nouvelle forme de  « Nuit Blanche » :  Confirmant son souhait d’être éphémère, « Nuit Blanche » pourrait aussi se développer dans le cadre de la prochaine mandature,  en programme de commande d’œuvres d’art qui alimentent  l’espace public de façon pérenne. Anne Hidalgo, quand elle sera élue,  pourrait ainsi transformer un événement populaire et éphémère en programme d’art durable. Les fourmis de Peter Kogler à la porte de Pantin, et bien d’autres œuvres installées dans le cadre de la construction du nouveau tramway parisien, donnent l’idée de ce que devrait une capitale d’art.  « Nuit Blanche » pourrait utilement y contribuer. Ce serait un beau changement dans la continuité.

serpent1

 

 

 

 

 

Le serpent d’océan de Huang Yong Ping

 

 

 

Comments

comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>