Louis de Funès

Mon histoire avec Louis de Funès remonte à ma plus tendre enfance, et sans doute à mes premiers souvenirs de cinéma. Ma mère le raconte fort bien et décrit les sauts et les hurlements que j’émettais à chaque gag, à chaque réplique, révélant une surexcitation de spectateur absolument à l’image de mon héros également agité. Presque 50 ans plus tard, après avoir vu, vu, vu et revu des dizaines de fois chacun des films cultes dans lesquels joue de Funès, avec toujours la même satisfaction jubilatoire, il y a quelque chose à comprendre.

La lecture du Hors Série de Télérama consacrée à de Funès, 30 ans après sa mort, me replonge dans une admiration pour cet acteur, et le seul fait de lire certaines répliques magnifiques provoque toujours un bonheur intact.

Sans doute, comme tout enfant, j’ai d’abord aimé de Funès parce qu’il me faisait rire ; peut-être aussi y avait-il dans ce rire, un partage familial qui m’enchantait…Nous n’avions pas la télévision et donc c’était essentiellement chez mes grands parents que je pouvais à Noël, regarder les « de Funés » inévitablement programmés pour les fêtes. Mes grands parents étaient plus étrangers, eux, à ce comique, et ils me regardaient regarder de Funès, le spectacle était pour eux dans le salon, pas dans le poste ! « Et cela le fait rire ! » disait ma grand-mère, d’un air profondément navrée. Plus tard, le bonheur de partager ce rire avec mes neveux, mes nièces, mon filleul m’a conforté dans cet amour pour un acteur hors norme, car, le même rire atteignait les plus jeunes. Ce n’était donc pas qu’une question d’époque. C’est d’ailleurs toute la force du comédien de transcender les âges et de continuer encore à enchanter des foules de téléspectateurs, avec des succès d’audience qui restent incroyablement élevés tant d’années après la sortie des films en salle. Il est sans doute juste de dire, par les souvenirs ainsi véhiculés, qu’il y a dans cette culture d’un cinéma populaire français, une fonction nostalgique certaine.

 Regarder de Funès aujourd’hui évoque ainsi une période sans doute idéalisée, et que le cinéma conserve intact grâce à la force évocatrice des images. Les décors de certains des films de de Funès (Oscar, Monsieur Jo, Hibernatus) symbolisent « les temps modernes »1, par la présence d’un design avant-gardiste affirmé. De même, la présence de la DS dans un nombre impressionnant des films de De Funès, qu’il conduise évidemment lui-même ou qu’il ait un chauffeur (Salomon) réaffirme aujourd’hui cette fonction mélancolique d’un temps qui n’est plus. (D’ailleurs, si je rêve tant d’avoir un DS, n’est-ce pas inconsciemment en hommage à de Funès ?) D’une façon générale, au-delà des films avec de Funès d’ailleurs, le cinéma français des années 60 et 70 cultive encore chez le ciné spectateur, cette vision d’une France passée et idéalisée. Nul doute que ces aspects ne sont pas étrangers au plaisir que je trouve moi-même encore à revoir ces films tellement connus.

 La filmographie du comédien est longue, inégale, mais peuplée par quelques immenses succès populaires qui ont marqué l’histoire du cinéma français. Nul doute que l’art du comédien a pour beaucoup été servi par quelques scenarii admirablement bâtis ; le talent des scénaristes a permis à l’acteur d’exploser dans sa folie d’interprète. Et c’est sans doute ce qui explique que ces films ne vieillissent pas : la Grande vadrouille, la folie des grandeurs, le corniaud, les aventures de Rabbi Jacob, les Fantômas, constituent quelques chefs d’œuvre du genre qui perdurent aujourd’hui parce que ce sont tout simplement de très bons films, très bien écrits, admirablement dialogués. L’an passé, alors que je visionnais pour Xe fois la grande vadrouille, j’ai encore découvert une réplique sublime qui jusqu’alors ne m’avait pas frappé : « Il n’y a pas d’hélice hélas… – C’est là qu’est l’os. » Admirable de toujours pouvoir découvrir quelque chose dans ces films cultes. Ce talent dans l’écriture de comédie a singulièrement évolué, et même si, et c’est heureux, le cinéma a su générer quelques autres chefs d’œuvre du rire dans les décennies qui ont suivi, ils sont plus rares, moins nombreux, et ne reposent que rarement sur les seules épaules d’un acteur comique écrasant2. Tout cela pour dire que le comédien à la folie démesurée a été servi par quelques très beaux rôles.

 Les personnages interprétés par de Funès sont sans doute aussi révélateur de l’époque des trente glorieuses, où l’ascension sociale était possible, et la vengeance du petit qui allait devenir grand permettait l’expression d’une forme de violence sociale extrêment efficace d’un point de vue comique. De Funès était Giscardien (de fait, il l’était) et il incarnait dans ses rôles, cette société petite bourgeoise qui rêve de devenir grande et qui, pour arriver à ses fins, écrase ce qui peut l’être. Il y a dans ce comique, quelque chose à chercher dans l’ordre social. « Léonard Monestier, Antoine Brisebard, Charles Bosquier, Stanislas Lefort, Ludovic Cruchot, Guillaume Daudray-Lacaze, Victor Pivert : le nom même que portent les protagonistes qu’interprète Louis de Funès résonnent comme autant de synonymes étrangement interchangeables ni tout à fait populaires, ni tout à fait bourgeois. Pire, tous ces noms s’avèrent comme en attente d’une particule «anoblissante» qui pourrait offrir sans nulle doute une contenance sociale moins précaire à celui qui les porte. Curieux paradoxe alors même que l’acteur, lui, porte une particule qui ne lui a jamais permis de dépasser l’incarnation de petits chefs ou de petits patrons autoritaires parce qu’en réalité en plein doute »3. La force de ces personnages et l’enjeu social de domination affirmé est à mettre en relation avec les effets comiques recherchés par des situations abracadabrantes qui jouent précisément de cette situation  : ma fibre sociale a toujours vibré à cette inversion des choses, et si quelques films comme « Rabbi Jacob » ou «  la folie des grandeurs » portent un vrai message politique, les autres comédies plus classiques – où le triomphe du petit chef est affirmé comme valeur dominante – les humiliations subies par le héros anéantissent les symboles du pouvoir. Il y a dans cette posture quelque chose qui me plaît, et qui dans mon engagement d’enfant, est resté intact. Je déteste la violence sur les autres, et la vengeance des événements contre le petit chef m’enchante et nourrit encore mon inconscient d’adulte.

 Un immense comédien, dans des films aux couleurs d’antan, avec des écritures percutantes, telles sont sans doute les raisons de cette adoration qui dure chez moi depuis le premier jour. Il y a peut-être aussi un aspect plus « subversif »dans mon amour pour ce cinéma populaire. Je ne peux nier faire partie de cette petite « surclasse » – pour citer Bourdieu – qui a sû accéder à la pratique culturelle dans son extrême diversité. Mais je dois reconnaître que ma pratique cinématographique personnelle est assez différente de ma relation au spectacle vivant et aux arts visuels. D’un côté j’affirme, avec un bonheur certain, le goût de l’exigence, l’intérêt pour la recherche des formes nouvelles, la curiosité pour des artistes inconnus, l’envie de saisir le monde…. De l’autre, je revendique ce droit d’aimer un cinéma populaire, à reconnaître une valeur artistique à un comédien qui, durant toute sa carrière, a été décrié, maltraité, au point qu’il n’a reçu un César que dix ans après être sous terre ! De Funès rassemble en lui-même et sur ses frêles épaules, ce que j’aime du cinéma français et que dans mes environnements professionnels, j’entends beaucoup critiquer. S’il a fallu trente ans à Télérama pour sortir un Hors Série sur de Funès, il faudra encore du temps à ce que l’élite culturelle reconnaisse en de Funès un acteur de génie, qu’on peut ne pas aimer, mais auquel on ne peut dénier la force artistique et la puissance de jeu. Je crois profondément qu’il m’est agréable d’aimer sincèrement un acteur que beaucoup ont voué aux gémonies.

 defunesFaut-il chercher les raisons d’aimer un acteur ? C’est intéressant d’y réfléchir mais il n’est pas certain que cela soit très signifiant. Les rôles, le jeu, les films constituent un tout, et c’est dans ce tout qu’est le bonheur du spectateur. De Funès me donne du bonheur, tout simplement, encore aujourd’hui. Il est même devenu pour moi le remontant nécessaire aux mauvais jours.

1 Titre de l’article de Xavier de Jarcy, in le HS de Télérama.

2  A l’exception notoire de Pierre Richard qui, dans les années 70, et début 80, apparaît comme un digne fils artistique de Louis de Funès.

3Emmanuel Ethis. In Hors Série Télérama. « En français dans le geste ».

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