Quel avenir pour le livre numérique ?

Le livre numérique a du mal à percer en France. La raison en est assez simple : les grands éditeurs sont contre et ils font tout pour retarder ce qui finira par s’imposer à eux, tôt ou tard. La « chaîne » du livre est une longue suite de professions dont quelques unes sont en effet menacées si elles n’anticipent pas la révolution numérique qui se produira un jour venu dans le domaine de la diffusion de la littérature.

Le modèle futur du livre numérique ne sera pas la transposition pure et simple de ce qui s’est passé en quelques fulgurantes années, dans le domaine de la diffusion numérique musicale, mais s’en rapprochera tout de même par certains aspects. L’attachement au support papier semble culturellement durable ; la diffusion numérique de la presse écrite progresse structurellement en raison d’une offre de service en phase avec des nouveaux usages, et met à mal la certitude en faveur du papier. Mais la presse n’est pas le livre…sans doute.

Le livre numérique télé chargeable par paiement sécurisé constitue aujourd’hui une offre économiquement onéreuse et correspondant peu aux usages ; la part de marché reste marginale, ce qui rassure le vieux monde l’édition papier capitalistique. Le téléchargement par morceau, par disque a largement vécu, remplacé d’évidence par le streaming. Le client n’est pas propriétaire de ce qu’il écoute, mais il écoute ainsi de la musique, en disposant d’une offre considérable de titres, en disposant à la seconde des sorties d’albums, et en y ayant accès à domicile ou en mobilité. Et si ce modèle se développait pour le livre ?

Le streaming en matière littéraire pointe le bout de son nez et est susceptible de transformer les usages et les pratiques de demain de façon radicale. Du livre numérique unitaire coûteux à l’abonnement illimité très bon marché, il y a un changement conceptuel qui transformera les usages, comme la carte illimitée de cinéma l’a fait en son temps, et comme le streaming musical le fait aujourd’hui. Les obstacles demeurent nombreux. Celui du prix unique du livre vient d’être levé par la médiatrice du livre, grâce à l’invention d’un ingénieux système de rémunération des éditeurs, à la page lue, et sans avoir à modifier le cadre législatif existant. Celui de l’accès à la littérature contemporaine d’actualité reste le point de blocage majeur, les éditeurs restant figés sur le modèle papier, évidemment plus lucratif pour eux. Le streaming de livres ne pourra jamais atteindre son plein envol si l’offre n’est composée que d’ouvrages libres de droit – donc très anciens -, ou des seuls petits éditeurs aux collections pointues et néanmoins riches ; mais il s’imposera le moment venu en contournant le blocage des éditeurs par l’invention d’une offre nouvelle massive qui les fera flancher en raison de l’impact public et de la transformation des usages, notamment chez les jeunes.

Le streaming littéraire s’imposera avec le temps à condition que le modèle économique permette une juste rémunération des éditeurs et des auteurs, et que les intermédiaires – et notamment les libraires – y trouvent un espace. C’est tout le problème. Les libraires ont un rôle à jouer nouveau, entre l’éditorialisation du conseil et la création d’une offre additionnant numérique et papier, comme le propose déjà la presse écrite, et que la géolocalisation et le partage de données des stocks des libraires peut rendre très opérationnelle et très concurrentielle.

Nul ne pense que le papier va totalement disparaître – et c’est un postulat à partir duquel il faut travailler – mais la complémentarité entre la version numérique et la version papier n’est pas évidente. Là est sans doute la difficulté et la menace qui pèse le plus sur une filière ancestrale. La question politique reste de garantir et développer l’accès à la lecture, sans pour autant anéantir une filière économique précieuse, car indispensable à la création, à la découverte des talents, et à leur rencontre avec le public.

L’accompagnement de l’innovation est donc essentiel. Cela peut dès aujourd’hui permettre des expérimentations intéressantes, notamment dans le domaine de la lecture publique. Imagine-t-on les usages extrêmement pertinents d’une bibliothèque numérique associée à un établissement scolaire ou universitaire ? Le travail en classe ou en groupe sur un ouvrage rendrait celui-ci immédiatement disponible pour tous les élèves de la classe, du groupe, et du coup accélère le processus pédagogique et collectif. Les collectivités locales qui investissent dans leurs médiathèques publiques ou dans les CDI des établissements scolaires placés sous leur responsabilité, ne pourraient-elles prendre ce pari et expérimenter à une échelle communale ou intercommunale, le numérique  associé au papier ? Cette hypothèse permettrait d’imaginer une alliance entre le diffuseur numérique et les libraires présents sur un territoire, anéantissant du même coup les effets négatifs du code des marchés publics qui ne permettent pas de retenir l’offre locale comme critère positif. (C’est le diffuseur numérique qui est choisi par voie de marché, et qui s’engagera – comme un plus de son offre – à passer par des libraires locaux pour alimenter le fond en livres physiques des bibliothèques – ouvrages uniques, livres scolaires, etc.)

Pourrait-on de même imaginer une bibliothèque universitaire totalement numérique ? Le rôle des bibliothécaires resterait évidemment fondamental, dans la constitution du fond, dans sa valorisation, et sa gestion, mais créant des usages tout à fait nouveaux et prodigieusement puissants. En effet, l’usage du livre numérique à l’université est susceptible de créer la génération de demain qui sera celle qui imposera l’évolution aux éditeurs, par leur usage massifié du livre virtuel. Le rôle des collectivités publiques est d’accompagner ces évolutions et d’en mesurer les effets. Le plan d’équipement numérique dans les établissements scolaires rend réaliste ce projet, d’autant que l’équipement numérique dans les foyers est presque universel aujourd’hui ; des opérateurs économiques sont prêts à se lancer dans l’aventure. Plus d’attente pour obtenir un livre en médiathèque, plus de problème de retour, le métier du médiateur qu’est le bibliothécaire sera moins concentré sur la gestion des flux que sur le contenu de l’offre, sur sa valorisation et son animation. Les problématiques d’horaires d’ouverture seront modifiées au plus grand bénéfice des usagers. Qu’attend-on pour y aller ? Qu’un opérateur américain pique le marché ?

C’est par l’effet d’une diffusion de masse que les éditeurs accepteront de changer leur logiciel. Les acteurs de la lecture publique peuvent donc bousculer un secteur conservateur avec le seul objectif qui vaille : favoriser la lecture du plus grand nombre, c’est le sens même de la lecture publique, et construire une offre nouvelle qui intègre les libraires plutôt que de les faire disparaître.

Il faut arrêter de réfléchir en ayant peur, il faut expérimenter en ayant envie.

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