L’état d’urgence culturelle

En rentrant d’Avignon….

… je reconnais avec plaisir avoir vécu une très belle édition du festival dans le cadre de sa 70e édition. Traversé par le drame de Nice, Avignon s’est révélé, plus encore qu’à l’accoutumée, un espace de concorde, de plaisir partagé, de discussion et de réflexion. Les festivaliers ne sont pas branchés sur les chaînes d’information en continue, et ont trouvé, dans nombre de spectacles très politiques, des espaces de méditation autrement intéressants que les polémiques qui ont émergé après l’attentat terroriste.

Comment ne pas voir la résonance dramatiquement actuelle des « damnés », d’après Luchino Visconti, mis en scène par Ivo Van Hove ? Comment ne pas sentir des proximités historiques entre l’incendie du reichstag et le coup d’Etat (manqué) en Turquie ? Comment ne pas sentir avec frissons, la contamination des esprits face à la montée du fascisme ?

L’institut Benjamenta, mis en scène par Bérangère Vantusso, d’après le roman de Robert Walser ne laisse pas indifférent non plus. Cette école de domestiques se révèle l’école de la soumission la plus absolue, la plus effroyable, celle qui tente à faire disparaître la personnalité de chaque élève ; les marionnettes symbolisent admirablement cette perte d’identité propre et la mise en scène, et la puissante dramaturgique du récit, laissent un doute existentiel, sur l’issue du récit. Le double jeu entre les acteurs et les marionnettes génèrent un trouble impressionnant qui marque durablement.

Quant à Karamazov, admirable adaptation du roman de Dostoïevski, réalisé et mis en scène par Jean Bellorini avec un brio à couper le souffle, comment ne pas y lire la lutte entre le bien et le mal, comment ne pas y voir l’influence dramatique de la religion, comment ne pas vibrer aux confins de l’identité humaine et de la question de la famille et, ici, du rapport au père ?

Il y a, dans tous ces spectacles, du génie, de la puissance, et cette admirable capacité à habiter le spectateur durablement, et à l’engager dans une réflexion culturelle et historique passionnante. Chapeau les artistes !

Les questions politiques traversent aussi bien d’autres spectacles, et dans ceux que j’ai pu voir, « Rumeur et petits jours » du Raoul Collectif, et « La dictadura de lo cool » de Marco Layera, il y a derrière des pièces souvent réjouissantes et drôles, des questions politiques très actuelles. Bref, et ce n’est pas nouveau, la création artistique est politique et cela ne surprend personne.

Le Festival d’Avignon, depuis Olivier Py, a renforcé la place des débats et « Le site Louis Pasteur » est devenu un espace fréquenté, de paix et de discussion dans un cadre silencieux et apaisant. On y passe de magnifiques moments. On y parle politique car on y parle d’art. C’est moins la chronique de la critique qui intéresse que la pensée au service de l’action. Olivier Py a raison, tellement raison, quand il écrit dans son éditorial de cette 70e édition : « Etre politique c’est croire en l’homme. Les artistes nous donnent de bonnes raisons de croire en l’homme, ils se font la voix du peuple qui refuse un monde privé de sens et nous rappellent que l’émerveillement et l’espoir sont un choix. » A relire cela après Nice, il y a comme une intuition puissante à ne pas céder à la terreur et à affirmer le choix de la liberté.

Enfin, le Off reste un espace de foisonnement, et de belles découvertes s’offrent aux spectateurs, dans une belle complémentarité, affirmée par le In.
Je ne parle pas ici de ce que je n’ai pas aimé, de ce qui a pu me décevoir, de ce que j’ai détesté aussi, car cela n’est pas important. Le festival propose de l’abondance et de l’exigence, il est naturel qu’il y ait divergences, échecs (c’est le principe même d’un festival de création) et ratages. J’aime trop les artistes pour polémiquer sur leurs erreurs, ou ce que, plus modestement, je juge comme telles.

Cette édition semble presque inhabituellement consensuelle, au regard des révolutions esthétiques introduites par Vincent Baudriller et Hortense Archambaud, de même que par les réactions vives du public sur certaines propositions artistiques des deux éditions précédentes. Quoiqu’il en soit, ce festival en pleine tourmente a montré l’art d’être ensemble et de partager.

« L’avenir de la politique sera culturel ou ne sera pas. L’éducation, c’est la culture qui commence et la culture, c’est l’éducation qui continue. » La vie de la cité est dans ce théorème si juste de Olivier Py.

Il nous reste peu de temps pour en prendre pleinement conscience et ne pas se laisser entraîner dans la chute vertigineuse qui menace notre démocratie et notre République, quand on revient à Paris et qu’on débat de l’état d’urgence, qui devrait être culturel. C’est drôle, personne n’y a pensé !

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