Le regard sur le monde

J’ai autant appris à regarder la création théâtrale et à observer le geste venu d’ailleurs, en allant à la MC 931 qu’à Avignon. Mais dans un même mouvement, les deux ont contribué a profondément former le regard de milliers de spectateurs, où le genre évolue, croise d’autres champs, où la parole se mondialise, et où la création venue d’ailleurs s’affirme au-delà des petits obstacles de la langue. J’ai fait ma propre expérience de l’ouverture sur le monde grâce à ces deux acteurs de la vie culturelle française. D’autres acteurs culturels aujourd’hui participent à ce travail, mais la MC d’abord, Avignon plus récemment, ont initié un mouvement qui est au cœur des évolutions de la création théâtrale dans notre pays.

Le choc Lev Dodine, la découverte de l’univers de David Marton, la folie du Téatro Praga, … et quelques autres noms majeurs de la scène contemporaine, Anton Kouznestov, Patrick Pineau, David Lescot, magnifique David Lescot (!)…. sont souvent passés d’abord par la banlieue, par Bobigny, par la Seine Saint-Denis…pour aller ensuite dans les autres institutions nationales, parisiennes et de province.

Christophe Marthaler, Warlikowsky, Wajdi Mouawad, Anne Teresa de Keersmaeker, Vincent Macaigne, Stanislas Nordey, Angélica Liddel – qu’on l’aime ou la déteste ! – et d’autres encore, ont provoqué tant de joies intenses ou d’énervements profonds, autant de traces durables… qui nourrissent le regard sur le monde. Sans doute le festival d’Avignon a-t-il favorisé le mélange des arts, ce qui est très important dans un univers technologique puissant. Sans doute un retour aux auteurs sera utile, mais il ne pourra faire fi de ce profond mouvement du croisement des univers et de l’ouverture sur le monde. Avignon, pendant 10 ans, a réussi cela. Ce n’est pas rien.

Je retire de la direction de ces 10 années de festival, trois enseignements principaux :

  • des jeunes peuvent faire réussir à la tête des projets les plus importants. L’âge ne fait rien à l’affaire, et l’élimination des jeunes parce qu’ils sont jeunes est insupportable ! (Et Lycée de Versailles!). Que les plus hautes autorités de l’État, celles qui nomment, ne l’oublient pas au moment des nominations toujours en cours.

  • le festival a fait des metteurs en scène des stars, mais a eu tendance, cela a été dit maintes fois et reste vrai, d’oublier les auteurs. Souvent les spectacles qui ont déçu trouvent la cause dans une faiblesse dramaturgique consternante !

  • enfin, le festival est resté vivant, passionné, traversé de débats, et c’est en cela qu’il est une fête ! C’est un enseignement à tirer pour bien d’autres festivals. La force d’Avignon est de repérer des artistes, de mettre en œuvre une production, de générer une diffusion importante dans un second temps, mais aussi de créer des espaces de débats, loin des petits débats politiciens que l’on entend à chaque campagne électorale. Les questions posées relèvent du sens de l’art, de son rôle dans la société, de la façon dont les évolutions qui le traversent participent à une démocratie vivante. Un autre niveau, en quelque sorte, que ces petites réunions partisanes où l’on se regarde le nombril et où on se congratule dans un entre-soi malsain.

Avignon va vivre un changement de cap dans des conditions fort peu démocratiques. Espérons que cette nomination contestable dans sa procédure, sera oubliée dans un renouvellement fécond du festival. C’est tout le mal que l’on souhaite à Olivier Py, de réussir aussi bien que ses prédécesseurs…Il lui faudra peut-être pour cela, ne pas privilégier son travail artistique personnel. Est-ce possible ? Réponse en juillet 2014.

1Je peux admettre un léger un regard biaisé, du fait de l’exercice de mes missions en Seine-Saint-Denis.

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