Il nous reste le privilège de voter…

Deux semaines après les attentats de Paris, huit jours avant le 1er tour des élections régionales, comme beaucoup de parisiens, je suis encore anéanti. Il m’a fallu 15 jours pour pouvoir lire un livre, symptôme s’il en est. J’ai repris lentement le chemin des salles de spectacles, moins assidument que d’ordinaire, simplement en raison de contingences personnelles, et en voyant « Nobody » de Cyrille Teste au Théâtre du Montfort, dans une salle jeune et pleine à craquer,  je me suis senti retrouver des forces. Le théâtre et la littérature sont pour moi les éléments probants de mon état physique et psychique.

Je vais mieux mais comme tout le monde, j’y pense. Et j’y pense beaucoup. Les portraits que le Monde consacre chaque jour à chacune des 130 victimes m’émeuvent profondément. Très beau geste de presse que cet espace consacré à chacun des disparus. Chaque jour qui passe, j’y pense. Il y a des bougies partout, il y des mausolées à chaque coin des rues de nos arrondissements. Chaque jour, j’y pense : les drapeaux bleu blanc rouge à toutes les fenêtres de Paris m’émeuvent pour la première fois. Je n’arrive toujours pas à chanter les paroles de la Marseillaise, encore moins aujourd’hui qu’hier, mais la puissance de l’hymne est aussi dans sa musique. Chaque jour, j’y pense : et pour ne pas être envahi et noyé par la peine des autres, j’écoute moins la radio et davantage de musique. Chacun fait comme il peut. Moi, c’est la musique.

Je m’inquiète de l’état d’urgence. Il fallait sans doute une réaction politique, mais la réponse sécuritaire pure et dure dérive inévitablement. Le contrôle du juge n’est pas une fantaisie démocratique, mais la garantie la plus solide au contrôle de l’action policière. Je m’inquiète aussi de voir les théâtres transformés en bunker, avec des vigiles que l’on n’aimerait pas trop croiser seul le soir dans une rue déserte. Il est utile de rassurer et il est indispensable de donner envie au public de retrouver une forme d’insouciance qui est celle des pays libres, où le spectacle est l’espace même de ce vivre ensemble qui est notre force. Mais combien de temps faudra-t-il pour oublier tout cela, pour retrouver une vie normale ? Je m’inquiète de voir que les jeunes en groupe sont interdits de spectacle, et que les sorties collectives, notamment scolaires, souvent sous la pression des parents, sont reportées à plus tard. Rien n’est plus important que de former les esprits libres de demain, et de résister à la terreur. C’est ensemble qu’on est fort, ce n’est jamais tout seul chez soi que l’on partage le bonheur de la culture, du débat d’idées.

Je crois encore au vote, malgré toutes ses imperfections. J’ai la conviction que la réponse à la terreur est dans l’acte démocratique par excellence, et que si l’offre politique n’est pas toujours celle dont on rêve, il n’y pas d’alternative dans l’abstention, car elle fait grossir mécaniquement les extrêmes. Je souhaite personnellement la reprise du débat sur la reconnaissance du vote blanc. Je souhaite que des parlementaires s’en saisissent de nouveau. Il est possible, même probable, que cette reconnaissance soit l’arme contre l’abstention massive et qu’alors, les partis politiques, souvent engoncés dans leurs intérêts partisans, dans leurs logiques claniques, soient obligés au mouvement, à la mobilité, au renouvellement tant dans la forme que dans le fond. Mais en attendant, dans 8 jours, il y a des élections régionales. Tel est le calendrier électoral. Il s’impose et nul ne peut nier le privilège que nous avons dans le droit de voter. Il suffit de penser aux victimes des dictatures.

Cette interférence entre les enjeux régionaux et le drame national que nous vivons est terrible. Car la région y perd en lisibilité de projets. La gauche part à cette élection éparpillée, éclatée, incapable de s’entendre, alors qu’elle gouvernait unie les 90 % des régions. Incapable même de s’unir la où le danger de la division mène l’extrême droite aux portes de certains pouvoirs régionaux. Ainsi est la triste réalité de notre vie politique locale et nationale…. Je rêve d’un sursaut, d’une participation forte qui serait le signal d’une réaction démocratique à la crise dans laquelle nous sommes, et dont le Président de la République aurait l’intelligence de se saisir.
Il n’est pas interdit de rêver… et d’imaginer enfin une réponse culturelle pour se substituer le plus rapidement possible au pacte sécuritaire. Tous les candidats ne proposent pas la même chose et contrairement à ce qui se dit parfois, la droite et la gauche ne disent pas la même chose. L’engagement politique se niche souvent dans les détails de la culture.

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