Remettre le poireau à l’endroit

L’alliance du sociologue et du praticien de la culture est de l’ordre des choses essentielles, tant le regard de l’un se nourrit de la confrontation avec l’autre. Ces deux points de vue sont consubstantiels à l’action et il est instructif de lire la réflexion entre deux acteurs des champs en question : penser pour agir, agir en pensant. Le petit opus de dialogue entre Jean Blaise et Jean Viard est d’autant plus intéressant qu’il pousse la réflexion et explore quelques pistes méritant attention.

Sortir des « boîtes » et inventer des axes nouveaux d’intervention des politiques culturelles

Le grand acquis des trente dernières années, inauguré par l’impulsion de Jack Lang, est assurément d’avoir donné un souffle réel à la décentralisation culturelle et d’avoir doté notre pays du réseau le plus riche d’équipements et d’événements culturels de grande envergure fondé sur des critères d’exigence hors du commun. Cette richesse territoriale alimente une création puissante, et la recherche artistique trouve chez nous des espaces de travail, de confrontation avec le public, et d’action culturelle. Les auteurs saluent cette impulsion historique et ce qu’elle donne comme singularité à notre pays.

Le résultat de cette action est connue : des théâtres publics atteignant à l’année des jauges largement supérieures à 85 %, des festivals locomotives artistiques, touristiques et facteurs reconnus d’attractivité territoriale, des tarifs accessibles, une diversité largement assumée. Mais simultanément à ce succès public, nul ne peut nier l’homogénéité sociale largement démontrée étude après étude : 10 % des français ont des pratiques culturelles régulières, voilà le bât qui blesse, et quelle que soit la réalité de l’engagement certain des opérateurs culturels pour aller à la recherche des publics, pour renouveler l’action, pour sensibiliser les jeunes, pour s’engager en faveur de l’éducation artistique et culturelle, ce chiffre ne peut être nié. Loin de vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain, et jeter aux gémonies la démocratisation culturelle, Jean Blaise et Jean Viard réfléchissent sur des façons de renouveler les politiques culturelles.

Les auteurs penchent pour une approche nouvelle : « il faut inciter ceux qui tiennent les rênes de la culture, ceux qui reçoivent des financements publics, à restituer une part de ces moyens à l’espace public. (…) Ayons le courage de sortir des théâtres ». Je trouve dans cette affirmation une idée que j’ai moi-même développé dans un article récent, inspiré par une analyse personnelle du résultat des élections départementales de mars dernier. Quand les élus sont élus avec moins de 10 % des voix de la population vivant sur un territoire, il y a une question démocratique qui se pose et qui ne peut disparaitre le lendemain de l’élection. La culture peut être et doit être à la manœuvre pour se coltiner cette question.

Je retrouve cette réflexion dans l’idée de « sortir des théâtres », s’il s’agit de réinventer quelque chose pour tourner l’action vers les gens : sortons de la logique centripète qui a toujours consisté à centrer l’objectif de l’action culturelle pour remplir les théâtres, pour au contraire faire des théâtres les lieux de l’action territoriale, et qu’ils deviennent les inventeurs d’une action qui vise à toucher des publics éloignés de tout, sans prétendre les faire venir au théâtre. Cette idée est susceptible de modifications profondes en contribuant à lutter contre le sentiment d’éloignement et d’abandon de citoyens qui se réfugient dans l’abstention ou dans les votes extrémistes, car vivant à des années lumières des outils de l’action publique, et notamment de l’action culturelle. C’est un autre modèle qu’il faut inventer, sans prétendre par ailleurs détruire ce qui se fait de bien et dont l’utilité sociale n’est pas mise en cause.

La ville et l’espace public, le lieu de la réinvention.

Jean Blaise est un praticien de la ville et sa longue expérience Nantaise, largement convaincante pour qui observe les politiques culturelles, le pousse ainsi à raccorder la question précédente à l’enjeu de la Ville. « Une façon de recréer du commun, du désir de progrès, de partage, c’est en repartant du local, qui, du coup, rend l’espace public à sa fonction première de rencontre. C’est bien en remettant dans les lieux du sens, des activités partagées, que l’on peut recréer un usage local du commun. » Et Jean Viard de préciser sa pensée : « Le rôle de l’action publique est de créer en permanence du flux pour empêcher les stocks de se fermer sur eux-mêmes », autant dire de lutter contre le communautarisme culturel qui est le meilleur des entre soi.

La question de l’art dans l’espace public est ainsi posé, mais en la pensant par des formes profondément renouvelées. Loin de se contenter des commandes publiques d’art contemporain, c’est la présence d’artistes partout dans la ville qui peut changer la donne, pour que l’artiste se frotte aux gens et pas seulement ses œuvres. Le concept de « gare sensuelle » proposé par la société du grand Paris, en charge de la construction du Métro du Grand Paris express, ouvre là un débouché pouvant inciter précisément les théâtres, et tous les fabricants d’art, à sortir de leurs cadres habituels. Cette approche élargit les possibles pour aller de l’artiste aux créateurs, pour faire de la créativité un cadre d’invention de la ville de demain, pour investir l’espace public dans ses multiples dimensions. C’est en définitive « la mise en désir » des territoires qui devient un facteur de développement, qu’il s’agisse de tourisme, de patrimoine, de culture, belle expression s’il en est, quand on la pense appliquée à des territoires éloignés de ce sentiment !

Ce livre d’entretien, dont Stéphane Paoli joue le monsieur Loyal, oublie pourtant la question essentielle de l’événement par rapport au structurant. « Le voyage à Nantes » et « Estuaires », deux événements conçus par Jean Blaise, ont, au-delà de l’événement, su structurer un territoire pour sa mise en demeure. Peut-on en dire autant de « Nuit Blanche » dont le même Jean Blaise a été le concepteur ? Je ne le crois pas. Cette mise en désir, si elle trouve dans le temps du « festival » un moment de grâce, ne saurait se concevoir sans le rapport à la vie des gens hors de ses moments festifs. Question essentielle qui n’est hélas pas évoquée dans l’ouvrage.

Local / global…. la question de l’identité.

Le livre des Jean(s) Viard et Blaise ouvre le débat, non pas sans fondement, sur cette question de l’identité. « Une partie de la droite (…) dérape sur ces sujets et frôle les idéologies du repli culturel et du tout libéral économique. (…) Mais la gauche n’est pas plus percutante et doit penser aussi ces questions d’appartenances territoriales et d’identité. Cela lui fait peur parce que dans identité il y a identique, donc ce qui ne change pas, ce qui est conservateur, réactionnaire. » Voilà qui est justement dit. Et cela génère, dans un cas, des politiques centrées sur le divertissement et le « vu à la télé », et dans l’autre, une forme de repli sur soi, de frilosité, de peur du scandale. La capacité à assumer la contradiction et en définitive la parole de l’artiste, quitte à choquer, est en effet le grand sujet du jour, cf. la polémique sur l’œuvre de Mac McCarthy qu’on a préféré voir dégonflée – tout en s’en indignant (le discours légitime) – plutôt que de la regonfler, ce que les hommes politiques auraient dû porter, ce qui n’a de toute évidence pas été le cas. C’est le sens qui est ici en question et que personne n’a été en capacité d’assumer.

L’action des politiques culturelles est ainsi de donner du sens, de créer le sentiment de fierté de vivre dans une ville, dans un quartier, culturellement riche, attractif, et de se définir ainsi une identité facteur d’attractivité. C’est ainsi que l’action culturelle ne se duplique pas selon les villes, car elle se fonde sur une histoire, sur une culture commune, et que cette « identité » première est la source du projet politique.

De tout cela, le livre redit la crise devant laquelle nous sommes, et qui est particulièrement visible dans le champ culturel : une crise de l’administration contre l’affirmation de la gouvernance, le sens de l’action et son courage qui impose de s’exposer à la critique et d’assumer le débat. Qui aujourd’hui critique les colonnes de Buren au Palais Royal, qui critique encore maintenant la Pyramide du Louvre ? Se souvient-on des débats furieux qui ont accompagné ces projets ? La réponse est assurément dans le courage de l’action. Ce livre y incite et il est fort utile. Faut-il « remettre le poireau à l’endroit »,  comme le propose le titre du livre en référence à Engels, ou simplement s’interroger afin de savoir si « le vert du poireau est en haut ou en bas » ? A dire vrai, en parlant de culture, c’est en définitive de politique dont on parle, et voilà qui devrait inciter de nombreux décideurs à parcourir cet opus.

Je regrette seulement que le livre d’entretien soit le signe d’une flemme manifeste de l’écrit, qui se ressent à chaque phrase ; si les auteurs s’étaient associés pour écrire, et non dire, le livre aurait assurément plus de consistance. Leur pensée reste utile et je la recommande.

Jean Blaise et Jean Viard. Remettre le poireau à l’endroit. Pour une autre politique culturelle. Entretiens avec Stéphane Paoli. Editions de l’aube, collection « L’urgence de comprendre ».

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