Le Paris culturel (3/3)

A l’heure des élections municipales : les  projets culturels

 

Quelle politique culturelle en termes d’actions culturelles  pourtant  essentielles dans le contact avec le public ?

hidalgoParis est une ville multiculturelle qui peut, à chaque projet spécifique, trouver un public cible. Mais est-ce le sens d’une politique culturelle  pour Paris ? Ne faut-il pas au contraire, croiser les problématiques de création artistique avec les enjeux locaux ? Comment favoriser le lien entre les habitants, et les équipements qui irriguent la ville mais qui restent encore parfois éloignés de la diversité sociale et culturelle des habitants ? Cette question reste récurrente, elle n’est de ce point de vue, en aucun cas une spécificité parisienne, mais la richesse de la ville, la densité de ses équipements culturels déjà existants, sa force d’attractivité, ramène cette question au centre des enjeux.

La candidate socialiste a raison de parler des horaires des médiathèques, question fondamentale que peu de villes ont eu le courage d’engager, tant la question est conflictuelle avec des professionnels souvent très conservateurs. Le service public implique évidemment d’adapter les horaires à la vie des gens, et notamment dans une ville comme Paris. Il faudrait être plus précis sur ce point,  et affirmer la volonté d’ouvrir les médiathèques le dimanche et d’ouvrir en soirée, au moins deux fois par semaine, pour donner à cette proposition un caractère véritablement concret. Il faudrait aussi, et dans une même dynamique, ne pas limiter la question de la lecture publique à cette seule question des horaires, car le devenir de la lecture publique est aujourd’hui en cause, et le modèle devra évoluer. Paris pourrait enfin initier la vraie médiathèque du XXIe siècle, celle où le prêt d’ouvrages en papier deviendra sans doute second pour permettre des accès à des contenus numériques, organiser des espaces de formations aux technologies, à leurs usages, constituer les mini universités du savoir, ouvertes à tous, favoriser l’éducation à l’image pour tous, et constituer de ce fait, le centre local de la vie culturelle. La question de la lecture publique, quand on est ville capitale, doit pousser plus loin le sujet pour favoriser la renaissance de la fréquentation d’équipements qui ont su, dans les années 80, conquérir des lecteurs qui se sont perdus depuis lors. La ville de Paris pourrait utilement ambitionner de servir de modèle pour la lecture publique en France.

L’affichage d’une sorte de « 1% urbanistique » est une magnifique ambition politique, peut-être ainsi formulée pour la première fois en France, et susceptible de transformer en profondeur la place de l’art dans l’espace public. La ville de Paris, en ayant à son actif le bilan de la mission artistique du tramway, est particulièrement crédible dans ce projet. Elle pourrait aller plus loin en lançant une grande action en faveur de la commande publique, pour redonner à l’art encore plus de place dans les rues, les places et les jardins, et ainsi contribuer au rayonnement d’une ville capitale. Et à quand, à Paris, un jardin d’art ? Voilà un projet qui trouverait naturellement à s’exprimer à la Villette, si le projet de la Philharmonie rapproche ville et Etat, il serait légitime de l’envisager comme un projet du futur. Il est de même astucieux de voir la ville de Paris s’intéresser au Street art. Il est vrai que le street art s’intéresse largement à Paris !  Les artistes envahissent largement les rues et produisent déjà beaucoup d’œuvres dans l’espace public. La façon d’accompagner ce mouvement mérite réflexion. Il ne suffit pas de réserver un mûr à des artistes de rue pour faire politique. Cela existe d’ailleurs déjà dans plusieurs arrondissements. Mais quoiqu’il en soit, manifester un intérêt pour un art mouvant, puissant, vivant, est une preuve d’attention aux mouvements de la création. Paris a raison de vouloir s’en saisir.

Enfin, et même si les citoyens peuvent trouver cette proposition « technique » et peu parlante en termes d’usages culturels, le souci affiché d’organiser les marchés publics, dans le cadre strict des règles applicables, pour favoriser la librairie indépendante et lui permettre de répondre aux commandes des écoles, est une mesure saine, utile, fondatrice. Il conviendrait seulement, pour une ville également département, que l’affichage soit identique pour les collèges, car l’élection de Mars prochain concerne simultanément la ville et le département, compétent en matière de collège. La librairie est un espace essentiel à la vie culturelle, à la médiation entre les livres et les lecteurs. La force de ce réseau à Paris est réelle et doit être soutenue et consolidée. Cette mesure est adaptée et utile à la survie d’un secteur durement concurrencé par les grands groupes multinationaux.

D’autres mesures sectorielles surprennent dans le programme : pourquoi cibler spécifiquement un soutien au secteur musical, quand d’autres secteurs peuvent revendiquer légitimement une attention des pouvoirs publics ? Parle-t-on des lieux, souvent en difficulté en raison des problématiques de nuisances sonores ? S’agit-il d’autre chose ? Pourquoi, de même, la ville envisage-t-elle d’être opératrice d’un festival, en hiver, sur les grands boulevards ? Est-ce son rôle ? La volonté de faire travailler ensemble des lieux d’initiatives privées et des lieux publics est une question complexe qui ne peut pas seulement venir d’en haut.  Le partenariat en matière de politique culturelle, reste le fondement. Peut-être cette question mériterait-elle d’être repensée pour en dessiner les nouveaux contours ? Quel est donc ce projet de régie culturelle ? Ces sujets, lancés ainsi, ont besoin d’être précisés.

L’éducation artistique et culturelle reste la grande absente de l’ambition municipale, telle qu’elle est actuellement formulée dans le programme d’Anne Hidalgo,  alors que hors de Paris, toutes les collectivités ont investi ce secteur. L’évocation de conservatoire hors les murs à l’école interpelle. La référence à l’éducation à l’image et aux œuvres, à l’école, en oubliant encore le collège, donne l’impression que ce sujet n’est pas pris à la hauteur de l’enjeu. Cela reste pourtant le cœur des ambitions : la rencontre des enfants et des adolescents, avec l’artiste, avec l’acte de création, quel que soit le champ disciplinaire concerné, de façon durable, cohérente, construite, constitue une mission de service public que seules les collectivités locales et territoriales peuvent mettre en œuvre de façon pertinente, en s’appuyant sur la ressource artistique locale et élargie. La ville de Paris doit lancer une mission à l’intersection des politiques culturelles et éducatives. Vue l’ampleur du chantier à Paris, vue la taille, vue la dimension, il faut une volonté politique forte pour construire ce projet.

« La culture, ADN de Paris » est une jolie formule. Cette formule ne peut prendre concrètement son sens  que si la rencontre entre les artistes – fort peu cités dans le document – et les habitants, est organisée. Les institutions culturelles publiques sont là pour jouer ce rôle. Nul doute de leur volonté de poursuivre et d’amplifier ce qu’elles font tous les jours. Car c’est leur « ADN » effectif.

Le rayonnement international de Paris, qui est évoqué en fin de projet, est déjà une réalité nationale. La force des institutions culturelles nationales qui rayonnent sur Paris (L’opéra, le Louvre, la Grande halle de la Villette,  la richesse patrimoniale) et profitent à sa visibilité mondiale est une chance pour ses habitants. L’accueil des grands artistes internationaux est déjà une mission bien assumée par de multiples institutions culturelles (théâtre de la ville, festival d’Automne, théâtre de la Colline, Théâtre National de Chaillot…). Il faut bien évidemment préserver cette force, l’amplifier toujours, et notamment en ouvrant Paris sur ses frontières extérieures, où nombres d’établissements culturels ont également développé une politique de rayonnement international qui gagnerait à s’organiser davantage dans sa relation avec la ville centre. Souvent, d’ailleurs, ces théâtres de banlieue ont été les vrais dénicheurs des artistes du monde qui se sont alors fait happer par la capitale.

Le rayonnement de Paris, « capitale de la culture » devrait sans doute être une action plus intérieure, et c’est peut-être celle-là qu’il faut encore inventer et construire. Car le foisonnement culturel à Paris est complexe. Il n’est pas si évident que cela. Il n’est pas facile d’être artiste à Paris. Il n’est pas facile d’y travailler et encore moins de s’y présenter. Il est encore plus difficile de rapprocher ces initiatives du public. La question de la Nuit, pas seulement festive, mais également culturelle, est un élément supplémentaire du débat démocratique. Ces questions manquent encore de réponse politique.

Un Paris Culturel foisonnant, ce sont des régulations complexes entre une ville qui s’agite la nuit et des habitants qui veulent dormir. Ce sont des rencontres qu’il faut savoir favoriser sans prétendre les organiser. Parce que Nuit Blanche est un succès populaire, mais éphémère, il faut construire la culture durable, en s’appuyant sur la force des partenaires culturels et institutionnels qui peuvent la faire émerger. Le grand danger à Paris, plus qu’ailleurs, reste de centrer les politiques culturelles sur une offre d’une densité incroyable, sans observer, simultanément, que la ville change, que les pauvres, les familles, les immigrés s’éloignent de la capitale, et, quand ils ont la chance d’y vivre grâce à un logement social de qualité, de se reléguer cependant dans des quartiers peu ouverts à la pratique culturelle.

Ces enjeux renvoient à la seule question essentielle qui vaille. Quelle place les mairies d’arrondissement – pour lesquelles nous votons en mars, faut-il le rappeler – ont-elles dans la définition d’une politique culturelle locale ? De quels moyens peuvent-elles disposer pour faire de la haute couture dans la proximité ? La politique culturelle est évidemment parisienne et la démarche centrale a du sens pour construire un cap, pour impulser des orientations aux établissements culturels de la ville de Paris. Mais dans le même temps, la préoccupation territoriale est peut-être une façon de se rapprocher des habitants et de chercher, dans le cadre des grands axes stratégiques, la place des gens dans tous ces projets. Bref, s’intéresser aux spectateurs, en faire le sujet de la politique culturelle.

Un programme politique est toujours un outil à double tranchant. Il annonce des projets – qui seront ou non tenus, et c’est normal, car nul ne peut prévoir tout ce qui se passera sur une période de six années – il trace une ambition. Le bilan de la mandature précédente a montré une volonté. Nul ne peut douter de celle de la candidate socialiste, qui a vocation à rassembler toute la gauche au deuxième tour. Pourtant ce programme manque objectivement d’une vision d’ensemble. La fin de campagne apportera sans aucun doute les précisions qui permettront d’enclencher une nouvelle ère de la politique culturelle. Bruno Julliard, qui a marqué un infléchissement certain dans son approche des problèmes par rapport à Christophe Girard, paraît en bonne voie pour incarner plus fortement encore, dans cette nouvelle mandature, une forme renouvelée de la politique culturelle parisienne, pourvu qu’il n’oublie ni l’éducation artistique, ni les arrondissements, ni les habitants qui y vivent.

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