Le Paris culturel (1/3)

Hôtel de ville de ParisA l’heure des élections municipales : le bilan culturel de Bertrand Delanoë.

 

Un bilan visible : une offre culturelle renforcée dans une ville dont la sociologie ne cesse de se transformer.

L’élection municipale à Paris ne se jouera évidemment pas sur les questions culturelles. On le voit bien dans le débat engagé depuis le mois de septembre, où cette question à chaque fois affirmée comme « prioritaire », reste malgré tout  marginale. Logement, emploi, propreté, éducation, sécurité….dominent les enjeux et l’affirmation politique en faveur de la culture, toujours forte, accompagnée par un comité de soutien artistique d’envergure pour la candidate socialiste, reste malgré tout une question souvent seconde, quelle que soit la passion réelle de celles et ceux qui, dans l’entourage de la candidate, tentent d’incarner une orientation volontariste pour les années à venir.

Paris, à la fois ville et département, a eu moins à subir que les autres collectivités locales et territoriales, des conséquences brutales de la suppression de la taxe professionnelle, de la perte de l’autonomie fiscale, et du poids des charges sociales afférentes à la prise en charge des allocations sociales transférées aux départements en 2004. De ce fait, Paris n’a ni coupé ni réduit ses dépenses budgétaires en faveur de sa politique culturelle depuis 2010, tandis  que les autres collectivités y sont allées parfois aux sécateurs, délicatement, parfois plus brutalement, à la débrousailleuse ! Et cela après des années d’évolutions favorables de la dépense de la ville en faveur de sa politique culturelle. C’est un double mérite notoire qu’il convient de saluer à sa juste valeur. Il est vrai que les projets importants engagés depuis 2001 ont généré des dépenses de fonctionnement difficilement réductibles, et c’est sans doute la particularité de Paris que d’avoir, dans le cadre de ses dépenses culturelles, des frais de fonctionnement structurels sur lesquels des éventuelles économies ne se trouvent pas en une année. De toute façon, tel n’a pas été le choix fait par l’équipe sortante. Dont acte.  

La politique culturelle sous Bertrand Delanoë reste contrastée. Très centrée autour d’investissements lourds qui ont mis un temps infini à sortir de terre (Le luxor a été inauguré en 2013 !), les équipements ainsi livrés au cours de ces treize ans de mandature ont ainsi démultiplié une offre publique déjà abondante, et ont généré des modes de gestion et des coûts de fonctionnement peu en phase avec le soutien à la prise de risque artistique, qui reste un dès fondements de l’intervention publique en faveur de la culture, de même que la recherche du renouvellement des publics. Si le 104 trouve maintenant une place dans l’offre artistique parisienne et  développe un projet aujourd’hui en réel phase d’envol – ce dont on se réjouit – si de même la Maison des métallos constitue un espace original dans ce quartier mi bobo mi populo, d’autres équipements ont en revanche du mal à se solidifier et leur modèle de développement reste incertain. D’autres encore auraient sans doute pu trouver des modèles différents, d’autres auraient pu ne pas sortir de terre sans que Paris s’en trouvât fort mal. Tous cependant  se posent en permanence la question des publics et ne peuvent se satisfaire d’une seule fréquentation « bobo », par ailleurs bien légitime et souhaitable, mais pour autant éloigné des objectifs toujours renouvelés de démocratisation des publics.

Quoiqu’il en soit, cette politique très centrée sur l’offre, a laissé un peu de côté les politiques « soft » de l’éducation artistique et culturelle – tardivement engagée à travers le projet sur les rythmes scolaires – de l’aide à  la création et à la diffusion artistique, peu lisible,  du soutien aux compagnies, peu conséquent, de l’aide aux lieux divers et variés, mal adaptée, tandis que quelques paquebots municipaux restent fortement financés, et que les théâtres d’arrondissement vivent des crises successives, faute de projets, de moyens suffisants, ou de démarches de mutualisation cohérentes. 

La fierté politique revendiquée en raison du succès populaire incontesté de « Nuit blanche » ou de la gratuité d’accès aux collections permanentes des musées municipaux, s’apparentent à une forme d’autosatisfaction, où l’on cache la subtilité des problématiques derrière la puissance de quelques chiffres. Le débat politique pourrait aller plus loin. Nuit Blanche remplit-elle véritablement une fonction de démocratisation d’accès à l’art contemporain au seul prétexte des foules sorties une seule soirée dans l’année ? De même, l’augmentation de la fréquentation des musées municipaux – du fait de la gratuité de l’accès aux collections permanentes – ne cache-t-elle pas le contraire de ce qu’elle veut dire, en l’occurrence une homogénéisation des publics par le haut ?

Il est vrai que la ville  change : la sociologie de Paris continue, du fait du prix de l’immobilier de plus en plus élevé, à pousser des familles nombreuses vers les limites externes de la capitale, à éloigner celles et ceux qui n’ont plus les moyens de vivre dans cette ville chère… La conduite d’une politique culturelle de longs termes (investissements) dans une ville si changeante, reste une difficulté majeure. L’important effort réalisé en faveur du logement social et intermédiaire ne compense pas ces phénomènes d’évictions économiques et sociales, même si, depuis peu, la ville de Paris retrouve une croissance démographique encourageante. Le phénomène de « gentrification » très visible à Paris, n’a pu être enrayé malgré une volonté politique affirmée, et l’envahissement touristique accompagné d’un embourgeoisement de la capitale, pèsent évidemment sur les choix de politiques culturelles.

Derrière tout cela, il y a une dynamique vertueuse qui a été enclenchée – et qu’il est évidemment possible de faire fructifier si on desserre un peu l’étau de  certains établissements publics municipaux, par des logiques de redéploiement,  et si, simultanément, les nouveaux investissements sont stoppés. Car les équipements culturels livrés depuis 2001, implantés pour l’essentiel dans des quartiers avec de fortes densités de logements sociaux et d’habitants, constituent des opportunités de conquête de publics : le 104 est dans le 19e, le Louxor et les 3 Baudets, dans le 18e, la Maison des métallos, dans le 11e… Ce positionnement territorial, une fois les équipes en place et le positionnement stratégique posé, constitue le bon moment pour construire cette relation à l’environnement proche.

L’aménagement culturel de la ville de Paris, en matière de spectacle vivant, d’art contemporain, de musée, et de cinéma, est faite, terminée,  achevée, et il est temps de ne plus construire le moindre équipement culturel que ce soit, mais au contraire, de travailler à une échelle territoriale élargie, pour capitaliser, à l’intérieur de la ville et avec la banlieue, le développement du partage d’expériences, l’accueil simultané de résidences artistiques, de diffusions de spectacles… Les professionnels réunis autour d’une même table, s’ils sont parfois dans des logiques concurrentielles malsaines quand il s’agit d’équipements culturels publics, sont aussi capables de travailler ensemble si le message politique est clair et la volonté affichée inébranlable. A l’heure de la métropolisation, cette démarche gagnerait fortement à s’incarner.

Enfin, pour terminer un bilan trop vite fait, il faut noter la réussite incontestable du tramway sud-est de Paris, réalisée pendant les deux mandatures, et accompagnée dans les deux étapes, d’une mission artistique qui a permis – un peu sur le modèle du 1% artistique – de produire des œuvres dans l’espace public qui constituent autant de repères urbains, de fenêtres sur la création, et qui changent durablement le visage de la ville dans son rapport à la périphérie mitoyenne. Cette démarche a produit des œuvres de qualité, a embelli la ville, et a montré une démarche intéressante pour favoriser la place de l’art à la rencontre des Parisiens. Une belle réussite qui ne demande qu’à être développée et à s’étendre au-delà des projets strictement centrés sur les transports. Cette réussite préfigure la ville d’aujourd’hui et de demain, où l’art constitue un élément essentiel de l’urbanisme d’avenir. C’est un grand mérite d’avoir lancé cela, de l’avoir réalisé, et de pouvoir s’en servir pour des projets futurs.

Les années Delanoë sont ainsi marquées par un fort investissement en faveur de nouveaux équipements culturels, pour lesquels l’enjeu des publics reste à conforter. C’est une des tâches de la prochaine mandature et dont on a pu percevoir, avec le changement d’adjoint en 2012, Christophe Girard étant remplacé dans la fonction par  Bruno Julliard, comme le symbole de cette évolution. « Le spectateur ordinaire est devenu de plus en plus périphérique dans les préoccupations des politiques publiques », notait justement avec beaucoup de raison le sociologue Jean-Louis Fabiani. Peut-être peut-on espérer de la nouvelle mandature qui se dessine une attention préfiguratrice d’une nouvelle politique culturelle locale, susceptible d’inspirer le ministère lui-même dans un renouvellement radical de posture.

 

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