L’autonomie de la pensée : l’éducation artistique comme une réponse décisive.

L’autonomie de la pensée restera le seul véritable rempart contre toutes les formes d’obscurantisme. La capacité à penser par soi-même constitue un défi majeur et les récents événements terroristes le rappellent avec évidence. Naturellement, le système éducatif français est une fois de plus interpellé par des événements extérieurs qui viennent affirmer la primauté de l’acte éducatif. Des incidents dans les établissements d’enseignement sont largement invoqués – sans qu’on puisse toujours mesurer leur nature, leur importance, leur fréquence – et inscrivent le sujet dans l’agenda politique, pour quelques semaines en tous cas.

Le gouvernement a tenu un cap face aux événements terroristes que nos avons connus : ni loi d’exception, ni loi d’émotion, mais une mobilisation de moyens supplémentaires au service du renseignement et de la justice, mesures qui semblent s’inscrire dans une démarche raisonnée. Avec la même logique, le Gouvernement traite l’enjeu éducatif et cherche, avec les pédagogues, les chercheurs, et la communauté éducative dans son ensemble, à élaborer des réponses nouvelles et adaptées pour enrayer certains troubles, repérés de longue date, mais dont les événements ont donné une tournure nettement plus inquiétante à présent. La lutte contre le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie, se construit quotidiennement, au cœur des projets pédagogiques ; la formation des enseignants, l’élaboration de projets collectifs sont autant de réponses nécessaires.

La question culturelle doit également être mobilisée. Sans opposer l’acte pédagogique à l’acte éducatif, il est important dans le débat à ouvrir, d’affirmer la place de la culture – en dehors des enseignements – comme un espace contribuant de façon déterminante, à l’autonomie de la personnalité. Le Gouvernement, les ministres de la culture et de l’éducation nationale, depuis 2012, affirment la priorité donnée à l’éducation artistique et culturelle. Cette priorité se structure comme un axe renouvelé de politique culturelle et il faut le saluer. Il y a dans cette ambition, une intuition – déjà bien connue – du rôle de l’art et de la culture comme élément d’une confrontation au monde, pour casser les clichés dont les jeunes sont très facilement victimes, par la puissance des images qui les entourent, qu’elles proviennent des réseaux sociaux ou de la télévision.

Je l’ai vu. Je l’ai observé par ma pratique professionnelle. Les artistes, dans le dialogue si singulier qui peut se nouer entre eux et les enfants – loin de la forme scolaire classique et de la relation codifiée prof / élève – parviennent à faire comprendre la complexité de l’art, l’importance du plaisir et de la découverte, l’absolue nécessité de la générosité artistique. Ils arrivent aussi à inscrire la création artistique dans une histoire politique, et à la montrer dans la complexité des interrelations qui la nourrissent. Tous les artistes impliqués dans des processus un peu long, construits dans la durée, co élaborés avec des enseignants, témoignent du changement qui s’opère dans le regard des jeunes. Tous les professionnels de la culture, qui s’associent nécessairement à ce travail, démontrent la puissance de l’art face à des adolescents pleins de certitudes, éloignés des pratiques culturelles. J’ai observé des écrivains transformant le rapport à l’écrit de jeunes, suscitant leur imaginaire, encourageant la lecture. J’ai assisté, avec bouleversement, à la transformation du regard de jeunes de nos quartiers, face à la question du corps, grâce à l’implication de chorégraphes qui, sans renoncer une seconde à l’exigence de leur travail créatif, ont pu les entraîner dans un regard décomplexé. Ce n’est pas rien ! Et que dire de tous ces autres artistes plasticiens, musiciens, circassiens, comédiens… qui savent, grâce à leur travail exigeant, passionner des jeunes autour de Rabelais, Molière, Mozart, ou Nikki de Saint Phalles !

Le vrai sujet est de faire que l’éducation artistique et culturelle soit construite dans un continuum et que tous les acteurs concernés – à partir du solide texte réglementaire récent et de la loi sur la re fondation de l’école – s’engagent ensemble. L’enjeu budgétaire est loin d’être anecdotique dans cette affaire.

La ministre de la culture a judicieusement proposé aux collectivités locales et territoriales de signer des « pactes » pour garantir les financements réservés à la création et à la diffusion : ne pourrait-on imaginer de renforcer cette dynamique en inscrivant l’EAC dans cette dynamique ? L’éducation artistique et culturelle ne peut trouver sa place que grâce aux artistes qui créent ; en aucun cas l’EAC ne peut être un succédané visant à compenser un manque de moyens vers la création pour aller vers l’éducatif. Ce financement n’est pas encore trouvé. Ce projet politique n’est pas encore porté avec la force des moyens qui doit l’accompagner. Nous sommes dans une période de pénurie de l’argent public, et nul ne le conteste. Les choix à opérer restent politiques et les questions ici posées appellent des réponses.

La victoire de la droite aux municipales se concrétise aujourd’hui par des coupes sans précédent dans les budgets culturels des collectivités, et par une volonté de mise sous tutelle des artistes et des programmateurs, mettant en cause, automatiquement, les politiques d’éducation à l’art et à la culture. Les élus en sont-ils seulement conscients ?

L’autonomie de la pensée et la lutte contre les obscurantismes seront mieux garanties si les artistes y sont associés, davantage qu’associés, s’ils en sont les acteurs. Ce défi est devant nous. Tous ceux qui mettent en cause la culture, l’autonomie de programmation, la liberté de création, sont en partie responsables de l’état de délabrement intellectuel dans lequel nous sommes. Replacer la valeur culturelle en Une de nos préoccupations, c’est affirmer notre ambition démocratique. Il est temps de s’y atteler.

Comments

comments