…, l’art est difficile » !

Dans une société démocratique normalement constituée, la critique artistique est comme dans le champ politique, l’expression d’une liberté essentielle, l’opinion. Elle doit contribuer à la vitalité artistique par le regard attentif d’autres professionnels, les journalistes, dont l’expertise utile éclaire à la fois le spectateur et l’artiste lui-même. A l’instant même où l’acte de création consiste à se confronter au regard du spectateur, la critique constitue une forme de triangulation nécessaire à une activité humaine au cœur de la société contemporaine.

Je suis cependant de plus en plus frappé par plusieurs phénomènes concomitants :

  • La place accordée par la presse écrite – à fortiori audiovisuelle – à la critique artistique et à la restitution de l’activité culturelle dans notre pays, est de plus en plus restreinte, et les logiques qui fondent les hiérarchies de plus en plus obscures. Cette proportion de l’espace consacré à la culture en réduction se recentre ainsi presque « naturellement » sur la critique et limite la compréhension du geste artistique, dans sa belle complexité. La parole donnée à l’artiste devient purement « promotionnelle » et il est rare de lui accorder l’espace que son travail justifierait, que la place de l’art dans la société rendrait nécessaire… Le déséquilibre entre critique, promotion (très en phase avec les industries culturelles – musique, cinéma, littérature – ) et place réservée à l’art, devient problématique, en ce sens que la création « critiquée » est déjà très repérée ; la diversité de la richesse artistique proposée dans toutes les régions de notre pays est, par le fait-même de ces effets de concentration, quasiment ignorée, la critique parisienne est très parisienne, dans une presse à vocation pourtant nationale.

  • La presse ne s’intéresse pas aux faiseurs d’art, je veux parler de tous ces directeurs de lieux, de théâtres, de centres chorégraphiques, de centres d’art, qui n’ont que très rarement la parole en tant que penseur, en tant que concepteur, en tant que coproducteur. Seuls les artistes créateurs ont accès aux média, dans la toute petite proportion de l’espace qui leur est réservé. Or cette profession est essentielle à la rencontre avec l’art, ce sont ces gens qui font le rapprochement avec les publics, ce sont ces professionnels qui sont au centre de la production, des financements, des projets. Ce sont des acteurs essentiels de la vie culturelle, et ils n’ont que très peu la parole alors même qu’ils sont les acteurs de la démocratie culturelle .

  • La critique est souvent violente à défaut d’être virulente. Elle est un enjeu de pouvoir et nombre de journalistes assènent des coups de grâce définitifs à des spectacles sans que l’on sache bien ce qui fonde une telle agressivité. « Le masque et la plume », émission légendaire de France Inter s’il en est, riche en débats passionnés, symbolise un peu cela. L’audience et la popularité de l’émission reposent sur la joute verbale, souvent brillante, absolument drôle. Cette émission, quoique souvent rude à l’égard des artistes, a cependant un mérite essentiel : subjectiver la parole du critique pour le sortir de sa posture universelle et généraliste. Mais quelle violence ! A l’écoute, comme tout auditeur, je ris, évidemment, et parfois en accord avec tel ou tel, mais quel est le sens de cette « rigolade » ? En « tuant » ainsi des artistes par des phrases cinglantes et définitives, que cherche-t-on à faire dans une émission qui précisément entend valoriser l’acte de création ? Le débat radiophonique a le mérite de la contradiction, et alimente ainsi la réflexion personnelle de l’auditeur par les prises de parole opposées. Ce n’est pas le cas du papier du « Monde », de « Libération », du « Figaro » ou du « Canard enchaîné ». D’où vient ce plaisir sadique de certains journalistes consistant à « critiquer » un spectacle pour le démolir définitivement ? Ne serait-il pas plus judicieux de n’en point parler et de réserver cet espace si rare – et ainsi gaspillé – , pour porter l’attention du public vers un spectacle d’une compagnie qui mériterait d’être connue, soutenue, encouragée ? Les journalistes ne doutent pas de la légitimité de leur travail et mon propos n’est d’ailleurs pas d’en douter. La question du choix de l’article est plus le sujet que la forme qu’il peut prendre. Mais, gêné de plus en plus souvent par la violence du propos, j’ai fait le choix depuis des années de ne plus lire la critique et de rechercher davantage dans les feuilles de salle, dans les programmes, ou dans quelques revues spécialisées, la compréhension de la démarche artistique par la parole de l’artiste, confronté au spectacle vu.

  • Car, à force d’excès, la critique empêche de penser par soi-même. Nous vivons dans une société de plus en plus prédigérée où la pensée autonome a du mal à se construire, à se frayer chemin. Le doute aussi quant à la valeur de la critique est également de plus en plus fort quand celle-ci s’apparente à des formes promotionnelles exclusives, dont la télévision et la radio se régalent. La confrontation dans le propos devient un argument marketing plutôt qu’un élément de réflexion et de contradiction constructive. Bref, même pour l’activité culturelle, la pensée  individuelle n’est plus suffisamment sollicitée. Ce n’est pas la moindre des questions posées.

Les politiques culturelles ne poursuivent qu’un objectif : l’élévation du niveau de la pensée par le développement de l’esprit critique individuel. Ce n’est pas la moindre des critiques que de noter que la critique nuit à l’esprit critique ! Il vaut mieux entendre un artiste parler de son travail qu’un journaliste critiquer le travail de l’artiste. La mise en perspective est hélas souvent mieux faite par l’artiste lui-même et contribue davantage à la compréhension critique d’un travail artistique. C’est « studio théâtre » versus « le masque et la plume », pour rester sur France Inter, encore que le risque du caractère promotionnel n’est pas loin.

Pour retrouver son sens, la critique devrait s’affirmer subjective, comparative, et réflexive. Aucune critique ne peut être solide si elle n’aide le lecteur à la mise en perspective, si elle n’analyse pas l’évolution du propos, si elle ne contribue à la connaissance de la complexité artistique. Le critique n’est pas là pour se faire plaisir. Il doit retrouver la marche de son œuvre propre, car il y a une œuvre propre à la critique (Angelo Rinaldi pour la critique littéraire, ou Jean-Louis Bory pour le cinéma, qui n’étaient, ni l’un ni l’autre, des tendres, mais dont le travail critique a fait œuvre). Enfin, et peut-être le cœur du sujet est-il là, le journaliste ne devrait-il pas conserver une forme de modestie liée à la posture de celui qui regarde face à celui qui fait. Comme en amour, il y a celui qui aime et celui qui est aimé. Cette dissonance existentielle n’empêche pas les belles histoires, bien au contraire. La conscience est au cœur du processus. Je suis convaincu qu’une société culturelle aboutie serait moins violente dans sa critique tout en restant profondément exigeante.

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