La théorie de la queue de Pie !

philharmonie-mars14L’arrivée de la Philharmonie en janvier 2015 constitue un changement considérable dans l’équilibre culturel parisien et métropolitain à venir. Que l’on ait pu être d’accord ou pas avec cet investissement majeur – et avec son coût pharaonique – n’empêche pas de se saisir maintenant de l’opportunité que constitue l’arrivée de cet équipement culturel, dont le geste architectural de Jean Nouvel marquera durablement le paysage urbain.

La Philharmonie n’arrive pas n’importe où : trente après la livraison de l’établissement public de la grande halle de la Villette et de la cité des sciences et de l’industrie , à proximité immédiate du conservatoire national de musique et du théâtre Paris Villette, non loin d’un Zénith, absorbant de fait la Cité de la Musique inaugurée en 1995, la Philharmonie se situe dans un territoire culturel majeur à l’Est de Paris, et dense en offre culturelle publique et privée. Presque un cluster, au moins un véritable « district culturel  » à la porte de Pantin !

Dans ce périmètre réduit, d’autres acteurs importants existent dans le secteur musical : la Dynamo de Banlieue Bleue, le « Triton » – Smac de Seine-Saint-Denis au Lilas – sans omettre de parler des institutions culturelles labellisées et des festivals très rayonnants dans ce secteur, tous engagés dans la diffusion musicale, notamment le Festival de Saint-Denis, pour ne parler que des esthétiques relatives aux musiques dites savantes. Bref, cette densification intensive de l’offre culturelle publique – n’oublions pas le 104 à quelques centaines de mètres – nécessite de penser les convergences artistiques et les projets croisés pour favoriser une concurrence constructive plutôt que destructive dans un simple rapport de domination du fort au faible .

La Philharmonie, son directeur le sait parfaitement – doit inventer un nouveau rapport du public à la musique classique. D’abord parce que rien ne permet de penser que l’intégralité d’un public très bourgeois va venir de Pleyel à la porte Pantin sans rechigner, et qu’il peut en partie naturellement se rabattre sur le théâtre des Champs Élysées et sur le futur auditorium de Radio France, plus proche des habitudes de ce public. Il y a donc une politique de renouvellement des publics à inventer. Remplir une jauge de 2400 places presque quotidiennement constitue un pari extraordinaire qui peut être atteint sous réserve de renouveler les modèles.

La relation avec les autres partenaires culturels peut passer par cet acte inventif : sortir de la théorie de la queue de pie, qui consiste à formaliser la musique classique dans un cadre contraint et traditionnel, empli de codes, notamment vestimentaires, un brin surannés. Cette invention peut passer par des partenariats croisés d’un genre radicalement nouveau et favoriser la mixité de publics musicaux qui ne se mélangent pas facilement.

Sur le blog du Triton, tout récemment, une artiste « classique » disait son désir de travailler autrement et cherchait à retrouver l’esprit « club de jazz » pour y diffuser de la musique classique. Quelle bonne idée ! Changer ce rapport en créant une proximité réelle aux musiciens – le club de jazz n’est pas une salle philharmonique ! – programmer dans des lieux de musiques actuelles des petites formes musicales classiques, me semble une proposition formidable à expérimenter. Elle peut permettre la rencontre des projets entre des lieux différents et inventer des complémentarités nouvelles : « tu invites tel artiste chez toi, dans une petite forme, qui sera ensuite programmée, chez moi, dans une grande forme ». Cela peut même générer des projets plus ambitieux, de résidences artistiques croisées entre des équipements de nature différente, une SMAC avec une Philharmonie ! Les publics se déplacent d’autant mieux que les projets se mélangent dans une volonté commune et cohérente. Ces espaces nouveaux de diffusion, dans lesquels on entre sans doute, pour une partie du public, avec moins d’appréhension, et dans des conditions économiques plus accessibles, peut aussi favoriser des démarches pédagogiques pour tout public. Le chef d’orchestre Bernard Thomas a proposé des formes de ce type, contextualisant l’œuvre présentée, rendant compte de son écriture musicale, explicitant les formes employées par le compositeur.

Nous devons avoir enraciné en nous, et loin de tous les présupposés largement étayés par ailleurs – qu’une démocratisation de l’accès à la musique classique peut être réussie. Elle n’a jamais été véritablement mise en œuvre car l’entre soi dans ce secteur a largement suffi aux succès des concerts et à la renommée des artistes.

La philharmonie dans l’est parisien, ouverte sur sa banlieue, constitue l’occasion d’inventer, de chercher des formes nouvelles, de les confronter, de travailler ensemble pour en mesurer les effets, et peut révolutionner le monde de la musique classique où la queue de pie s’effacera lentement au profit d’une simplicité nécessaire à la dédramatisation de la diffusion culturelle.

 

 

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