La théorie de la crotte

Les élections municipales sont parties. La bataille politique est lancée. L’élection municipale, reste en France, avec les élections présidentielles et législatives, une élection comprise des français. Ils y participent en général massivement et les enjeux sont concrets, touchent au quotidien, et les bilans se confrontent aux projets. Tout le monde voit de quoi on parle. Tout le monde sait pourquoi on vote.

A cet égard, après deux mandats consécutifs, le bilan de Bertrand Delanoë à Paris est considérable. Paris a changé comme jamais, en 13 ans : rééquilibrage Ouest / Est extrêmement puissant par des gestes aussi forts que la couverture du périphérique, la réalisation d’un tramway sud nord sur les boulevards maréchaux enfin réhabilités, améliorant les conditions de vie de milliers de parisiens oubliés des équipes municipales précédentes. Les politiques en faveur du service public ont été sensiblement renforcées, des équipements publics nombreux ont été construits, crèches d’abord, logements toujours – et notamment la lutte contre l’habitat indigne – , équipements sportifs, équipements culturels, centres de loisirs… Des écoles et des collèges ont été construits et rénovés, bref, la ville a répondu aux attentes de ses habitants là où ils en avaient d’abord besoin, sans pour autant mener une politique de gaspillage d’argent public. Les impôts restent bas à Paris et les habitants de la périphérie aimeraient sans doute payer les impôts locaux des parisiens !

Bertrand Delanoë a été aussi le premier socialiste écologiste. Il a fait de l’espace urbain l’enjeu de la nouvelle urbanité. Les polémiques des premiers jours du premier mandat ont disparu et l’arrivée du vélib, la redistribution de l’espace public, l’amélioration dans les transports publics – même si beaucoup reste à faire – ont contribué à une transformation de la qualité de vie. Chaque habitant de Paris a pu observer, près de chez lui, des évolutions de voirie qui ont sécurisé des espaces, amélioré l’esthétique, végétalisé l’environnement urbain, créé des petits jardins de proximité, la ville a été repensée au profit du piéton, des enfants, des personnes âgées. La rénovation de la place de la République ou l’aménagement des quais de la rive gauche enfin rendus aux piétons symbolisent et concluent bien ce qui a été fait dans tout Paris, dans tous les quartiers, depuis 13 ans maintenant.

Cette nouvelle répartition de l’espace public a produit un contre-effet désagréable qu’il faudra réguler : la démultiplication des scooters et des motos, avec leur cortège de nuisances, ne peut être ignoré : la pollution sonore, visuelle et atmosphérique générée par un envahissement des deux-roues, le non respect du code de la route par leurs usagers, méritent des réflexions et des réponses nouvelles. Est-il normal que le scooter, si envahissant, ne paie pas le droit de stationner quand les voitures ont vu les tarifs exploser ?

Nul ne niera que les priorités du débat politique resteront légitimement centrées sur le logement, l’éducation, l’emploi et la sécurité. Nul ne pourra s’opposer à ce que quelques autres sujets du quotidien soient revus, réinterrogés, renouvelés : l’approche de la toxicomanie, la politique culturelle, la propreté sont ainsi des exemples où une nouvelle mandature doit élaborer de nouvelles réponses.

 Mais il est un sujet totalement absent du débat à ce stade, d’autant plus absent qu’il est difficile d’y apporter une réponse technique et politique immédiate : celle du vivre ensemble, celle du civisme, celle de la citoyenneté.

 Paris, de plus en plus, devient une ville difficile. Difficile à vivre. Il faut lutter pour tout. Comme l’avait fort bien théorisé une publicité d’un quotidien local du matin, le « parisien » il vaut mieux l’avoir en journal !

 Les parisiens ne respectent pas le code de la route, automobilistes, cyclistes, deux roues, piétons : personne n’applique la règle, le stationnement sauvage est la norme, les feux grillés sont fréquents, les cyclistes – qui font acte civique en ne polluant pas – produisent de l’incivisme en roulant sur les trottoirs, l’usage abusif du klaxon est permanent. Les parisiens se doublent dans les files d’attente, à la boulangerie, au cinéma, au guichet de n’importe quel service public. Les parisiens s’invectivent facilement, s’insultent spontanément, se menacent parfois. Les parisiens ne respectent pas l’espace public : les rues sont sales, les encombrants déposés sans respect des règles, les pieds d’arbres sont des déchetteries, la rue est devenue, en certains quartiers, une désolation. Les parisiens accueillent mal : nombre de restaurants et de cafés reçoivent le client comme un chien, le touriste est surpris, content d’être à Paris, mais déçu de l’inélégance parisienne, les chauffeurs de taxi sont devenus le symbole de l’impolitesse au point que des sociétés concurrentes ont inventé des services où le concept consiste simplement à être aimable avec le client, et à s’assurer que le passager obtienne un service de qualité. Les parisiens font facilement du bruit, et se plaignent souvent de celui des autres, sans observer la gêne qu’ils occasionnent eux–mêmes, les parisiens se lamentent toujours des enfants des autres. Les parisiens, etc., etc.

 Pourtant, tout n’est pas perdu. Il est une bataille qui a été gagnée : Les parisiens ramassent enfin les crottes de leur chien, chose que l’on pensait inimaginable à obtenir et qui a été atteint avec beaucoup de prévention, un peu de répression, et surtout quelque chose de formidablement nouveau : le sentiment de culpabilité de ceux qui ne ramassaient pas s’est imposé lentement mais sûrement par le regard des autres ! Alors, ne pourrait-on croire, qu’en prenant conscience de notre défaut majeur, nous pourrions construire une ville moderne, écologique, protectrice, mais qui réhabiliterait la civilité et le plaisir de vivre en société.

 Que pourrait-on inventer pour régler ces petites choses de la vie quotidienne ?

 En prendre conscience est déjà une première réponse. En faire un élément du débat politique en est un second aspect. Le modèle de la crotte de chien reste à théoriser et à redéployer : éducation, prévention, répression. Une ville propre passera par une volonté féroce de responsabiliser les citoyens afin qu’ils n’aient pas le sentiment, après passage des services de nettoiement, que rien n’a été fait. Une ville civique devra aussi retrouver les espaces de dialogue pour sortir de l’agressivité chronique parisienne et affirmer le sens de l’humanité.

Il manque des gens dans la rue pour faire ce travail éducatif, préventif, et répressif.

 Les correspondants de nuit qui sont fort peu présents la nuit à Paris (!), et sont peu nombreux et concentrés en un ou deux quartiers, ont une fonction de régulation de l’espace public intéressante qui devrait nourrir la question du travail social de rue. Qu’à l’été 2013, la réponse politique au vandalisme contre les vélibs ait été de verrouiller les stations victimes de ces actes délictueux est la signature d’un échec terrible, qui aboutit à reléguer davantage les quartiers victimes de relégation.

 Après 13 ans de politique de restriction de la circulation automobile, de reconquête de l’espace urbain, de réduction des places de stationnement en surface, une question pourrait être posée : les agents en charge du contrôle de stationnement de surface ne pourraient-ils voir leurs missions élargies à la gestion de l’espace public ? Les places en surface ont été considérablement réduites, les techniques de la verbalisation ont été informatisées et l’on peut imaginer que la productivité de ces agents a été accrue : sans délaisser la verbalisation, la prévention et la répression du non respect de l’espace public ne pourraient-elles leur être confiées, tout en développant toujours et simultanément le travail de rue, la présence des travailleurs sociaux là où c’est utile et quand c’est utile.

 Enfin le développement des peines d’Intérêt Général pour le non respect de la civilité urbaine produirait, de toute évidence, une prise de conscience de tous si, enfin, les vandales des vélibs étaient sanctionnés par des peines de rue, de même que si les citoyens non respectueux de la propreté, du bruit, devaient effectuer réparation des dommages qu’ils ont causés en intégrant des services municipaux précisément en charge de ces questions.

 Après avoir refait la ville, il faut passer au temps de vivre la ville. Du béton et du goudron, il faut passer à de l’humain. Il faut réapprendre l’usage de la ville à tous et à chacun. L’école peut y contribuer, les messages de prévention doivent y participer, mais la présence des agents des services publics doit aussi être réaffirmée.

 Il nous faut faire vivre la théorie de la crotte de chien : le regard des autres doit culpabiliser le citoyen récalcitrant au point que, de récalcitrant, il devienne acteur de la nouvelle civilité parisienne.

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