La réforme de l’audiovisuel public.

La Fondation pour l’innovation politique vient de rendre publique une réflexion de Olivier Babeau sur la thématique de la refondation de l’audiovisuel public. Cette contribution au débat, assez radicale dans ses conclusions, pose cependant des questions qui ne peuvent être écartées d’un revers de main. Toutes les politiques publiques doivent être interrogées dans leur fondement et il n’est pas illégitime de soumettre l’audiovisuel public à cette démarche.

La méthode employée par l’auteur, professeur des universités à Bordeaux, s’appuie sur le « doute radical » qui consiste à ne rien tenir pour acquis. J’aime assez la méthode. Son but consiste à définir un point d’arrivée et à ne surtout pas prendre en compte ce qui peut faire obstacle à l’objectif. Les responsables de l’audiovisuel public ont réagi pour contester les conclusions de cette analyse.

Quelles sont les missions de l’audiovisuel public et peuvent-elles être évaluées dans un environnement profondément bouleversé ? Les enjeux économiques de concentration du secteur, l’inscription de la TNT dans le paysage et la multiplication de l’offre qu’elle entraîne, les nouveaux usages des « consommateurs » de la télévision, du fait des techniques numériques qui dé linéarisent la pratique télévisuelle, sont autant d’éléments qui transforment la donne du paysage audiovisuel.

« Informer, cultiver, distraire », semble constituer un triptyque largement admis et qui est au cœur des interrogations de l’étude, en tout cas le troisième pilier ! « Il existe en effet une tension entre la mission de culture, à laquelle il n’a jamais été officiellement question de renoncer, et celle de divertissement, qui porte en elle une ouverture naturelle à un large public (…). La télévision publique se débat ainsi depuis quarante ans devant cette injonction contradictoire : elle est à la fois censée attirer un large public et maintenir des contenus élitistes ». Si la notion de « contenus élitistes » mérite discussion et contestation, il n’en demeure pas moins vrai, et une étude de Médiamétrie l’avait largement démontré, que le contenu de la programmation entre les chaînes de télévision publique et les chaînes privées est assez similaire ; cette absence de distinction amène à se poser la question du modèle. Toute différente est la situation de la radio publique qui, elle, est marquée par une identité affirmée et ne ressemble en rien dans ses grilles de programmations, à celle de ses concurrentes privées. C’est une distinction que l’étude omet de pointer et biaise une partie des conclusions.

Dès lors, concernant la télévision, il n’est pas illégitime de s’interroger sur les sommes astronomiques déboursées par l’audiovisuel public pour acquérir des droits de diffusion de spectacles sportifs (largement soumis à surenchère), de même que pour produire ou diffuser des émissions de télé réalité ou des fictions (séries, notamment), par ailleurs systématiquement concédées à des sociétés privées, sans oublier le mercato des animateurs. Quel est, dans ces domaines du sport et du « divertissement », la spécificité du service public ? La question mérite d’être posée car la réponse est tristement évidente.
Il en va très différemment de l’enjeu de l’information. Si le propos très « libéral » de l’auteur de l’étude laisse penser que les intérêts privés d’un groupe de communication ne pèsent pas sur le contrôle de l’information, il ne nie pas non plus que seul le service public peut prétendre à une contribution décisive au pluralisme de l’information, surtout télévisuel. « Il ne s’agit pas tant de maintenir le mythe de l’information neutre que de maintenir une voix qui soit, par construction, suffisamment libre de tout intérêt économique pour disposer, sur certains sujets, d’une liberté de parole qui risque de ne pas être présente dans les organes possédés par des intérêts privés. »

Quant à la culture, nul ne peut le nier – il suffit de prendre un programme entre les mains pour le constater – le volet culturel est marginal dans l’audiovisuel public. Pourtant nul doute que les politiques publiques du ministère de la culture et des collectivités territoriales trouveraient un intérêt certain à ce que la télévision publique accorde plus de place à la création artistique, aux auteurs, au film d’art, et permette de proposer aux spectateurs « ce qu’il désire obscurément » pour citer la jolie formule de Jean Vilar reprise par Olivier Babeau. On ne peut d’ailleurs pas dans une étude de ce type, citer Jean Vilar d’un côté, et proposer de l’autre, de catégoriser les types d’expressions culturelles (culture populaire / culture savante) sans porter une contradiction ontologique : la culture se trouve dans le partage et le plaisir, et la frontière savante / populaire disparaît dès lors que l’on s’intéresse à ce qui rassemble, à ce qui unit, à ce qui fédère. C’est probablement le premier rôle de la télévision et des médias en général !

Le problème de cette réflexion n’est donc pas tant les questions qu’elle prétend mettre sur la table (et qui pour certaines d’entre elles sont légitimes), que les solutions à l’emporte-pièce qu’elle suggère et qui neutralise d’office la possibilité de faire évoluer le débat.

Car les conséquences proposées par cette analyse sont sans nuance : privatisation de France 2, suppression de France 3, France 4 et France Ô, création d’une chaîne exclusivement culturelle (dans le sens culture savante) sur le canal n° 3 sans aucune pression d’audience (donc sans publicité). Dans le même temps, cette étude, antérieure au 1er septembre 2016 (date de l’apparition à l’antenne de France Info – télé -) retient le principe de ce qui a fondé le projet de la nouvelle chaîne France Info : regroupement des rédactions et mutualisation des équipes sur un projet éditorial unique, donc sur ce point, pas de critique !

La note ne consacre que quelques lignes à la radio publique alors même que la situation n’est en rien comparable avec celle de la télévision. L’auteur propose, sans entrer dans aucun détail, de « repenser le portefeuille des stations et d’en limiter le nombre ». Matthieu Gallet, PDG de Radio France, a évidemment réagi à cette analyse dans une tribune publiée par le Monde.

Ces modifications structurelles devraient être accompagnées de la garantie de l’indépendance vis à vis du pouvoir politique, sans en préciser les modalités. Enfin, le financement d’un audiovisuel ainsi très réduit, reposerait non plus sur une redevance mal assise, mais sur une quote-part des recettes de TVA (sans que cette proposition ne soit détaillée davantage.)

Ainsi, certaines bonnes idées amènent à de mauvaises solutions. Car l’enjeu culturel de la télévision de service publique ne consiste certainement pas à créer une chaîne qui aurait vocation à n’être point regardée, et à laisser à l’audiovisuel privé la responsabilité du divertissement. Le modèle de la radio publique devrait inspirer davantage celui de la télévision même si son volet économique est par nature radicalement différent. Ce qui frappe dans le service public de la radio, c’est précisément que le divertissement ne s’oppose pas à la qualité, et que la programmation se côtoie sans saucissonner les publics. Il ne fait nul doute, et ce que ne dit pas l’étude, que la solution réside dans un investissement massif des contenus, c’est-à-dire de la création, et pas seulement la création audiovisuelle. Enfin, l’enjeu de la taille critique de l’audiovisuel public reste posé et l’idée, initiée dans le projet de France Info de regrouper les acteurs de l’audiovisuel public (France Télé, Ina, Radio France, et France Média Monde) devrait ouvrir des perspectives nouvelles et en phase la réalité du monde économique du secteur.

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