La récréation – Frédéric Mitterrand.

C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un ministre de la culture tient le journal quotidien de sa vie de ministre. Et cela est sacrément intéressant pour qui navigue dans la sphère. Cela pose beaucoup de questions sur cette personnalité en charge d’incarner une politique, nonobstant l’auteur qui en signe l’ouvrage. Et cela questionne, en définitive, sur le rôle « assigné » au ministre de la culture (on pense à posteriori à l’étonnante recommandation faite à Fleur Pellerin après sa nomination, par François Hollande et Manuel Valls.) Bref, cet ouvrage de plus de 700 pages – un pavé ! – se lit avec gourmandise pour qui travaille dans le secteur et connaît les acteurs et les intrigues de ce spectacle étonnant.

Frédéric Mitterrand écrit bien, car c’est lui qui écrit. Ce n’est pas si fréquent pour être noté et tellement réconfortant de sentir une réflexion personnelle et des observations intimes, donnant au journal son aspect vivant et surtout humain. La culture personnelle du ministre, nourrie de cinéphilie et de littérature, rend sympathique ce ministre atypique, cultivé, hors du sérail. Peut-être aurait-il dû réfléchir 5 minutes, avant d’accepter la proposition alléchante (et maline) de Nicolas Sarkozy, car à bien des égards, sur les sujets de fonds qui vont rythmer son mandat, Frédéric Mitterrand apparaît en souffrance, ou à tout le moins, en posture inconfortable : le musée de l’histoire de France, qu’il a charge de faire avancer au forceps, lui vaut les inimitiés définitives de tout son réseau amical personnel et de tout le milieu des historiens chercheurs, et il en souffre. L’Hadopi, qu’il récupère, lui donne également du fil à retordre et on ne sent guère, dans son récit, l’intime conviction nécessaire au combat parlementaire (« Moi je mange de l’Hadopi à tous les repas et il y a des jours où cela me reste sur l’estomac.»). Pour parfaire le tout, il a, sans doute de lui-même, pondu un concept qui se révèle fumeux – la « culture pour chacun » – et qui, même dans son entourage proche, ne suscite pas l’adhésion. Cette expression, inventée pour réfuter « la culture pour tous », sorte de vision de la culture de gauche, génère une opposition supplémentaire des milieux culturels, qui n’avaient pas besoin d’être excités davantage. Enfin, il hérite du fameux « Conseil de la création artistique» confié à Marin Karmitz, également sujet de fâcheries multiples, et pour lequel on ne sent pas chez lui, une adhésion spontanée. Bref, sur le fond des sujets, le ministre n’est pas à l’aise dans son costume. Le Projet Médicis-Clichy Montfermeil, seul projet sur lequel il est personnellement moteur et où il développe une intuition politique originale, sera lancé grâce à sa force de conviction, son engagement auprès de tous les acteurs, et grâce aussi à l’aide de Muriel Genthon ; le projet sera gelé à l’arrivée de Aurélie Filipetti et est aujourd’hui sur les rails et se met en œuvre grâce au Ministère, à la Société du Grand Paris, et au directeur qui en a pris la tête, Olivier Meneux.

A tout cela, s’ajoute l’environnement de la classe politique. Hostile par nature aux hors sol de la société dite civile (entendre « pas élu »), une partie de la droite, haineuse et homophobe, se fait entendre et les sous-entendus ignobles tenus à son encontre, ne lui échappent pas. L’horrible attaque dont il est victime, à propos de son livre « une mauvaise vie », lui vaut des propos haineux de tous bords, d’extrême droite évidemment, de droite assurément, et de gauche, piteusement aussi. Son nom est une invocation de Gauche et sa présence au gouvernement est considérée par nombre de socialistes comme une trahison à l’histoire de son oncle (Patrick Bloche semble en être l’incarnation politique), et de l’autre, les dirigeant.e.s politiques de droite, pour les mêmes raisons, ont en aversion le nom qu’il porte et qu’ils prononçaient à l’époque volontiers « Mit’rand », prononciation méprisante marquant le dégoût porté à celui qui avait incarné le changement en 1981. Le neveu en porte encore les séquelles…

Mais qu’allait-il donc faire dans cette galère ? Le ministre chroniqueur de sa propre vie ministérielle ne va pas faire que s’amuser en devenant ministre de la culture. Il prend donc le parti de nous décrire par le menu cette vie facétieuse.

Le bureau d’un ministre de la culture est très fréquenté. Les rendez-vous se succèdent avec les dirigeants des grands établissements culturels, les artistes de tout poil, les élu.e.s, les dirigeants des médias, les candidats à toutes sortes de postes, les obligés multiples, etc. Son bureau est un défilé permanent de personnalités éminentes qu’il décrit avec l’œil neuf de l’observateur. Et il faut reconnaître que son art de la plume allié à celui de l’observation, alimente quelques beaux portraits, parfois méchants, souvent attachants, et surtout très pertinents pour une part essentiel d’entre eux. (Laurent Bayle / Jean de Boishue / Isabelle Le Mesle / Frédéric Martel / Louis Schweitzer / Julien Dray / Olivier Py / Philippe Caubère / Laure Adler).

Le ministre voyage beaucoup. En France d’abord, où il cumule des déplacements sans queue ni tête, où il s’agit de répondre à l’invitation de tel maire, de tel parlementaire (plutôt de la majorité), et de tout voir dans un territoire donné. L’impression que cela donne est celle d’un fouillis dont semblent être victimes tous les ministres de la culture, quand on y réfléchit bien. La nécessité d’être partout et de tout voir, ne permet assurément pas de dégager un discours et des lignes de force politiques. Que d’églises visitées, que de places de villages traversées, que de festivals locaux inaugurés, que de personnes rencontrées….que de spectacles vus sans qu’il soit possible pour autant de discerner « une politique ». Pourquoi donc Frédéric Mitterrand n’écoute-t-il pas le conseiller du Président de la République, Thierry Saussez, qui avec justesse lui dit : « … vous rencontrez tout le monde et vous allez partout, mais à ce compte-là il vous faudra 10 ans pour vous construire une image. En attendant on ne comprend rien. Vous devriez choisir un ou deux points forts, et marteler, marteler, marteler… » . Et ce conseil vaut en définitive, pour tous les ministres de la culture qu’on ballade beaucoup trop et qui ont du mal à incarner un cap.

Les voyages du ministre sont aussi nombreux à l’étranger, en accompagnant souvent le Président de la République, d’une part, mais en développant des coopérations thématiques, et en assurant la présence française à Bruxelles. Ces voyages sont assez passionnants et on sent chez Frédéric Mitterrand un goût prononcé de la découverte, de la rencontre, tout en s’interrogeant du pourquoi celle-ci intéresse fort peu l’extérieur.

La question des nominations est frappante et la façon dont les choses se passent sidérantes. Le ministre ne semble pas s’en étonner. L’absence totale de procédures, les discussions de couloir, les réseaux d’influence à mettre en œuvre pour toucher le Président de la République, révèle un système terrifiant, aux antipodes de l’exigence démocratique, dont Frédéric Mitterrand fait usage de façon circonstancielle. C’est moins lui qui est en cause qu’une pratique séculaire. Car dans cette façon d’agir, le ministre ne se fie qu’à son flair et se méfie de toute sorte d’avis, fût-il très professionnel, très argumenté. La méfiance à l’égard de sa propre administration (à l’exception de son DGCA qu’il adore) le pousse à des erreurs manifestes d’appréciation. Et dans la période où il fût ministre, des nominations d’importance ont lieu. A Marseille : Le théâtre de la Criée, d’une part, et de l’opéra, d’autre part, font l’objet de curieuses négociations entre Jean-Claude Gaudin et Frédéric Mitterrand ; ces échanges révèlent l’absence totale de réflexion de politique publique de la culture dans les choix à opérer. Les nominations relatives à la direction du Théâtre de l’Odéon – Luc Bondy – (donc l’exfiltration de Olivier Py à organiser), à la direction du Festival d’Avignon, sans oublier le festival d’Automne (cumul proposé à Emmanuel Demarcy-Motha), le festival de Cannes, la direction du château de Versailles, le CNC, le Palais de Tokyo, l’école des Beaux-arts… tout cela se fait dans une ambiance de Cour affolante. Qu’on en juge par cette réflexion de Frédéric Mitterrand à propos de Luc Bondy : « Luc Bondy ne cache pas son intention de remplacer Olivier Py à l’Odéon. Il a vu le Président qui lui aurait donné son accord. » Voilà comment l’on nomme, plus exactement, comme l’on « s’auto-nomme ! ». Cela aboutit à des nominations parfois caricaturales, à des cumuls impossibles. Et à une absence totale de stratégie de diversification, de renouvellement : on pioche dans un stock et on déplace des pions. Le récit qui est fait de toutes ces nominations par Frédéric Mitterrand renseigne avec précision sur l’obscurité des procédures et sur l’absence totale de projets. Cela est très utile à la réflexion et à l’indispensable réforme à engager. Cela n’avait jamais été conté comme cela.

Et que dire de certaines « dé-nominations »…. bien obligé d’exécuter l’oukase présidentiel concernant l’Odéon ; Olivier Py sera bien traité en obtenant … le festival d’Avignon en dédommagement ! Sans projet culturel, sans orientation artistique, avec le seul statut de directeur évincé…. Comme quelques années plus tard, sous un autre « règne », sera nommée Murielle Mayette de la Comédie Française … à la villa Médicis ! Curieusement, et à juste titre, Frédéric Mitterrand aura validé les arguments de la DRAC Ile de France et de la DGCA, quant à la demande choquante de prorogation du mandat de Didier Bezace….après 15 années à la tête du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. C’est Aurélie Filipetti qui lui accordera tristement cette prorogation, en remerciement de ses bons et loyaux services.

Ce livre est aussi touchant par la part personnelle qu’elle révèle. Le ministre homosexuel en milieu hostile sait jouer de la provocation, de l’humour, et aussi et surtout, d’une profonde liberté. Ses commentaires sur les hommes qui lui plaisent, sur leur esthétique virile, sur l’espoir parfois fantasmés de rencontres, est aussi drolatique. Sa complicité coquine avec Roseline Bachelot est délicieuse. Et elle montre une pratique du pouvoir où les femmes sont estimées pour ce qu’elles sont, avec un petit renversement coquin dans la relation aux hommes un brin instrumentalisés en raison des fantasmes du ministre (Oh le secrétaire général du ministère qu’il fait rougir !). Tout cela est en définitive charmant. Et la relation avec sa mère, ses frères, son fils… sont autant de témoignages humains dans cette vie brutale.

Il y a beaucoup d’élégance dans ce livre. Parfois un brin de méchanceté, et souvent une part d’autodérision. Le ministre cabotin, qu’il est et qu’il sait être, se moque cruellement de lui-même, parfois. Quand « Ran-tan-plan » entre en scène, nul ne peut nier que le ministre est en posture ridicule.

Ce livre apprend beaucoup de choses sur un monde souvent secret et que la plume acérée de Frédéric Mitterrand rend visible. Que retiendra-t-on de Frédéric Mitterrand de son passage rue de Valois ? Je ne sais pas. Peut-être, en définitive, le projet emblématique d’une culture exigeante en banlieue à travers le projet Médicis – Clichy Montfermeil. Et peut-être aussi … la récréation !

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