Elections présidentielles : penser la mutation culturelle.

Texte coécrit avec Alain Vandermalière.

Le débat autour des politiques culturelles – aussi riche et intelligent soit-il (et il l’est souvent !) – est enfermé dans une sorte de nasse et à bien des égards, épuisé.
Pourquoi cela ? C’est qu’il est toujours exprimé de l’intérieur, par les intéressés eux-mêmes. On y traite de la réussite ou de l’échec de telle ou telle politique. On y oppose tout, démocratisation et démocratie, culturel et socio-culturel, création et éducation. On mesure la réussite ou l’échec de tel ou tel ministre au fait qu’il a fait davantage reconnaître la « fameuse exception culturelle » en obtenant ou non une augmentation budgétaire, on s’affronte entre décentralisateurs et tenants du « tout-état »…à chaque fois depuis le balcon culturel.

Et si l’on renversait le regard ? Si l’on délaissait un moment l’évidence de « la liberté de création » pour s’inscrire dans l’urgence du temps et s’emparer des grandes questions qui bouleversent notre société. En premier lieu des inégalités inacceptables qui nous minent. Et donc de traiter prioritairement de l’éducation – pas seulement artistique mais de celle, globale, qui prépare la jeunesse à la citoyenneté, celle que Jean Zay théorisait génialement il y a tout juste 80 ans pendant le Front Populaire. Comment a-t-on pu évacuer cet héritage ? Etait-ce une incongruité que de réunir l’Education nationale et la culture ?

Les épreuves que nous affrontons, les drames que nous connaissons, sont livrés à la compassion, à l’émotion, jamais sujets à connaissance, à approfondissements, à mises en perspectives. En tous cas venant de la plupart des responsables politiques qui devraient en être les premiers vecteurs. A quoi sert Gilles Kepel s’il n’est pas relayé par une parole forte « autorisée » ? Il n’est pas vrai que nous manquerions d’intellectuels, jamais peut-être leurs contributions n’ont été aussi riches, diverses et nombreuses, mais qu’en fait-on ? En quoi nourrissent-elles un discours construit, cohérent qui inscrit nos concitoyens dans une histoire ? On entend de toutes parts un appel au sens, on réclame davantage de pédagogie, on souhaite que s’élabore un récit aux Français….cela comme autant de preuves : la crise politique est d’abord culturelle.

Et pourtant le paradoxe tient au fait que cela se produit dans un Pays-Symbole. En trente ans, le « modèle s’est envolé ». Grâce à la gauche (il faut le marteler), la France s’est dotée de réseaux d’équipements culturels probablement uniques au monde, de grands opérateurs et cela dans tous les domaines. La qualité de la vie artistique et culturelle demeure la caractéristique essentielle de notre pays, la richesse, l’abondance de son offre constituant la matière première de son attractivité. Et la fierté de son peuple.

Plus encore, avec un peu de recul, on peut penser que la longue plainte qui accompagne de façon récurrente toute réflexion sur le sujet est au moins indécente, voire choquante. La France qu’on peut parfois regarder comme « sur-dotée », est nantie culturellement, c’est incontestable. C’est d’ailleurs ce que la plupart des élus ont intégré comme une donnée, comme un acquis, comme un patrimoine. Une sorte de grand monument historique qu’il convient de protéger. D’où la célébration du « modèle », la défense de « l’exception » avec ce que cela implique de fixité, d’immobilisme, de conservatisme. Ce modèle – et ses acteurs – est cependant inquiet, à juste titre, quand il est attaqué ou instrumentalisé. Et il l’est.

L’aveuglement guette aussi face à une société en totale mutation tant dans les modes d’acculturation que de production et de diffusion. Bouleversements esthétiques, multiplication des supports, circulation des expériences, interférences disciplinaires, surgissements permanents d’initiatives atypiques, transgression des genres, nouvelles attitudes civiques et politiques….cette réalité-mouvement semble échapper à la plupart des responsables politiques, arc-boutés sur des valeurs qui n’ont souvent pour elles que l’ancienneté. C’est conscient de ce contexte, des enjeux nouveaux, qu’il nous faut penser une vision renouvelée qui puisse redonner du sens à l’action politique.

La France est culturellement à la tête d’un trésor et d’une richesse qu’elle sanctuarise ou contourne. Il n’y a probablement aujourd’hui rien à inventer ni à construire (en termes d’édifices) mais tout à découvrir, à révéler, à éclairer, et surtout à accompagner. Les nouvelles données territoriales peuvent être l’occasion de donner enfin tout son sens au mot de décentralisation, ni prescriptrice, ni duplication d’une matrice imposée mais inventive, expérimentatrice, à la fois audacieuse et respectueuse. Là se situe probablement le champ du renouveau, dans la mesure où il remet tout en jeu, l’héritage comme l’innovation, la mémoire comme « l’hybridation et le métissage » pour citer Edgar Morin.

Les enjeux sont tels – « l’âge d’or et l’âge d’horreur se présentent en même temps à notre avenir » dit encore Edgar Morin – qu’il n’est plus possible de se contenter des seules explications économiques (et d’ailleurs les grands économistes ne s’en satisfont plus) ni même sociologiques. La culture doit sortir du splendide isolement auquel « l’exception » la confine pour prendre part à cette reconquête, à condition aussi qu’elle se déploie dans toute son acception, à la fois esthétique et anthropologique, autant Lévi-Strauss que Malraux.

Reste donc la volonté politique de l’inscrire à part entière dans la grille de lecture de notre société et surtout – à la fois moyen et objectif – de la considérer comme centrale dans une visée authentiquement progressiste.

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