La mémoire du cinéma. (3/3)

Le cinéma est un art industriel. Sa conservation est inhérente à son mode de conception. Et le cinéphile est par le fait même, quelqu’un qui revoit beaucoup les films aimés. Non seulement il découvre la création, dans une activité soutenue de sortie au cinéma, mais il collectionne les DVD. Il visionne les chefs d’œuvre, « ses » chefs d’œuvre, dans un rapport intime à chaque film, à chaque réalisateur, à chaque comédien. Il y a le dehors et le dedans. La salle de cinéma, dehors, et le salon personnel dans lequel on regarde ses DVD, dedans.

Je suis moins cinéphile que « spectaclophile ». J’aime le cinéma, mais il vient toujours en second. Je vais d’abord au spectacle et dans les périodes creuses où les théâtres sont fermés (Ah ! les vacances scolaires !) je vais au cinéma. Pourtant, mon rapport au cinéma est puissant, fait de souvenirs multiples ; je suis de la catégorie de ceux qui cultivent un patrimoine cinématographique que je revois régulièrement – constamment devrais-je dire – plus que je ne suis le mouvement de la création. Je fais ce constat année après année, avec une forme de regrets mais n’y change pas grand-chose.

Le rapport au souvenir est donc différent tout en reposant sur les mêmes ressorts de l’accumulation. Comme le livre que l’on relit, le film que l’on voit plusieurs fois entretient un rapport à l’œuvre très singulier. Il y a des films que je connais par cœur, tant l’univers du cinéaste m’est familier et tant le film a été vu et revu, sans jamais de lassitude, et, au contraire, dans un rapport étroit à l’œuvre dans sa complexité. Ce rapport aux films est très intime, car il mélange tout ce qui fait l’art du cinéma dans sa grandeur : l’art de l’image, l’art du cadrage, l’art du dialogue, l’art du scénario, l’art du jeu, l’art de la mise en scène. Cette possibilité à tant revoir (je revois plus de films, beaucoup plus, que je ne relis de livres) transforme le rapport au cinéma dans une connaissance très détaillée des films. Mon rapport au cinéma est là : dans cette capacité à voir et revoir, qui sidère souvent mes entourages les plus proches, et qui m’apporte des bonheurs immenses. Le chef d’œuvre, pour moi, est le film que l’on revoit sans fin, toujours et encore avec le même plaisir gourmand au moment d’appuyer sur la touche « play ».

Ainsi, la mémoire du cinéma est-elle vive, active. Elle se réveille à chaque évocation. Elle est aussi présente que la lecture du jour, car elle est entretenue facilement. Et ce qui est plus lointain se réactive par l’évocation… et par la possibilité quasi garantie de pouvoir revoir le film effacé du souvenir….

Les cinéastes ont cette chance que leurs œuvres leur survivent. Reste, au-delà de la Cinémathèque française, à mieux refaire vivre ce patrimoine cinématographique qui ne trouve plus de place dans les réseaux de diffusion de salles, envahis par une surproduction laissant peu de place – pas de place ! – à l’aventure, à la découverte, et à la projection sans cesse renouvelée des films plus anciens pourtant si merveilleux quand il se fait dans la salle obscure.

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