La mémoire des spectacles (2/3)

J’ai commencé à voir beaucoup de spectacles dans les années 80, à mon arrivée à Paris. Depuis plus de 10 ans maintenant, j’en ai fait presque profession, et voir des spectacles est à la fois un plaisir personnel et une exigence pour l’exercice de mon travail. Il est indispensable de voir ce que les artistes créent, sans jamais s’arrêter, comprendre l’influence des uns par rapport aux autres, voir évoluer une discipline avec les interférences multiples qui bouleversent le spectacle, confronter les auteurs, bref, observer un secteur qui ne cesse d’évoluer, de changer. Des artistes reconnus continuent un travail de recherche et font évoluer leur réflexion sur le monde à travers leur travail. D’autres, jeunes, bouleversent des formes, inventent des spectacles, et font bouger la création. Cet échange, ce mouvement permanent, n’exclut pas les échecs, les ratages, mais en voyant un spectacle inabouti, on comprend souvent mieux le travail de tel ou tel, preuve que sa signature artistique reste une singularité, même dans certaines formes inachevées. En voyant chaque année entre 200 et 250 spectacles, que me reste-t-il ? J’ai beau prendre des notes, faire des fiches, conserver consciencieusement les feuilles de salles ou les programmes de quelques lieux et festivals d’importance, ma mémoire n’est pas illimitée et la masse des choses vues reste trop importante pour que le travail de mémoire s’organise scientifiquement.

Le spectacle vivant, comme son nom l’indique bien, ne laisse que des souvenirs impalpables, car il est vivant. Quand il est achevé, il n’existe plus. A l’inverse des livres, que l’on relit, des films, que l’on revoit, des chansons, que l’on réécoute, le spectacle qui a fini son aventure artistique, ne se reverra jamais. Jamais comme on l’a vu.

Les traces qui restent durablement sont souvent des chocs, des émotions extrêmes, des découvertes. Et dans une année, quelques spectacles se dégagent ainsi, laissent une impression solide qui perdurera – sans doute – au delà de la saison, de l’année qui passe, pour s’incruster définitivement dans une part de soi. La merveille est dans ce souvenir diffus, dans l’émotion que suscite le souvenir.

L’accumulation de spectacles vus, devient une culture en soi. Je m’en rends compte maintenant, après de 30 ans de rapport au spectacle. Il y a quelque chose qui change en moi dans l’appréciation que je porte sur les œuvres que je découvre. Certaines formes de facilité ne trouvent plus grâce à mes yeux. Mon regard s’expertise sans le vouloir, et ne supporte plus la médiocrité. Le rapport à l’art est ainsi l’histoire d’une longue fréquentation. Il faut beaucoup de temps pour bien connaître ses propres goûts, et savoir surtout distinguer l’appréciation personnelle que l’on porte à une œuvre, de la qualité artistique d’un travail. C’est un changement qui s’opère quand le regard parvient ainsi à séparer le rapport personnel – et souvent intime- à une œuvre, et le regard plus exigeant sur le travail artistique réalisé. Cela apporte de grandes satisfactions.

C’est ainsi que l’on sent mieux ce qui va durablement marquer son parcours personnel. Dans une démarche sans fin, les artistes renouvellent leurs écritures ; rien n’est pire que ce qui est figé. Dans le spectacle, ce risque existe peu, et le service public de la culture a ainsi contribué mieux que nulle part ailleurs, à l’exigence de la qualité, au soutien et au renouvellement des formes, à la rencontre avec le public, seule condition de la mémoire.

Après 30 ans de fréquentation des théâtres, je citerai 20 spectacles qui me font encore rêver à leur évocation. C’est peu ? C’est merveilleux. Heureusement, les autres ont été souvent de beaux moments, de belles rencontres, et sont enfouis dans des souvenirs qui se réveillent à la mise en perspective avec tel ou tel spectacle…telle ou telle rencontre artistique. On se rend compte alors que ce que l’on croyait oublié, loin de la conscience, revient à la surface comme le frétillement de l’eau avec le souffle du vent.

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