La mémoire de l’art – La mémoire des livres (1/3)

Les livres laissent des traces en moi, des traces étranges car imprévisibles : le mélange de ce que j’ai lu, de ce dont je me souviendrai plus tard, le contexte de la rencontre avec le livre, le lieu et le temps de la lecture, sont autant d’éléments constitutifs de la mémoire de l’art. Avec le temps, cette accumulation de lectures laisse parfois des souvenirs diffus, l’impression qu’à peine lu, le livre s’est envolé dans une profondeur dont on ne sait s’il en ressortir un jour. C’est à la fois le privilège du grand lecteur et l’angoisse redoutable de l’amoureux des livres. Mais que me reste-t-il de tout cela ? Le plaisir est toujours renouvelé. Certains livres transportent en eux un tel bonheur, intime, profond, bouleversant, que l’on rêve à chaque nouvelle page, d’être emporté par la puissance des mots. Il y a pourtant des livres que l’on oublie, des livres qui s’évaporent, on a passé un bon moment avec, mais, mystère, il s’envole dans notre mémoire comme une feuille de papier au vent : il virevolte, s’éloigne, revient, puis disparaît pour toujours.

Je suis à l’âge où je commence à relire. Et où je découvre la vraie nature de ma mémoire. Loin de l’histoire, du récit lui-même, je suis sensible à la musique des mots, à la sonorité secrète qui résonne dans mon cerveau, et qui, à la relecture, revient avec évidence. Ma mémoire des mots est olfactive, légère, imperceptible, et bien réelle à la fois. Absolument là. Je sais pourquoi j’ai aimé en aimant de nouveau. Je trouve un nouveau plaisir à redécouvrir un texte dont j’aurais eu du mal à parler autrement qu’avec des exclamations de bonheur. Ma mémoire est ainsi faite : elle est floue, mais cette imprécision est comme l’odeur du soleil. On la reconnaît à l’instant où on la respire. Sans pouvoir la décrire.

Le livre est aussi un objet. Un objet sensuel, doux ; je ne prête pas mes livres mais j’en offre beaucoup. J’offre les livres que j’ai lus, aimés, digérés, et dont le partage est naturel. Je tolère qu’on lise mes livres, chez moi ! Mais nulle part ailleurs. (Seule ma mère bénéficie d’une exception, car mon amour des livres vient sûrement d’elle et je lui dois bien ce juste retour des choses. Et qui plus est, ma mère rend les livres, toujours, et en bon état !). Le toucher du papier, le bruit de la feuille, son odeur – pour peu que le livre soit ancien – contribue au plaisir de la lecture. La mémoire du livre est ainsi corrélée à l’objet lui-même et au temps et au lieu de sa lecture. Je me souviens d’une  lecture autant par l’endroit où je l’ai lu que par le plaisir propre de sa lecture. Il faut aussi le dire : la lecture implique une forme de cérémonial. Un silence profond, une solitude assurée, un cadre de tranquillité, une assurance de temps : la lecture ne se saucissonne pas chez moi. Je ne suis pas un lecteur du métro.

Ainsi, dans de tels contextes, la mémoire s’interfère de données multiples qui contribuent au souvenir général du livre lui-même. La découverte des livres anciens, du bonheur des vieux papiers, des belles reliures, confère à la lecture des beaux livres, une particularité enchanteresse, la quintessence du plaisir de lire.

Les livres s’accumulent ainsi dans une mémoire qui ne stocke pas vraiment, si ce n’est cette délicate sensation de légèreté, d’émotion, impalpables sentiments qui donnent l’impression, parfois d’être plus intelligent après qu’avant, mais avec le doute toujours renouvelé devant l’immensité des pages à lire, l’infini des livres aimés à relire, et le besoin toujours sans limite de trouver encore des auteurs à aimer dans leur intégralité.

La vie n’y suffit pas. Et pourtant tout ce que je sais, je l’ai trouvé dans des livres, tout ce que j’aime, c’est grâce à des livres, et tout ce que je comprends est en rapport avec la lecture. Il n’y a aucune raison de désespérer de la faiblesse de la mémoire, car en définitive, le bonheur est aussi dans l’oubli.

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