« La culture pour tous » !

Le titre du petit opus publié par la fondation Jean Jaurès sous la plume de Jean-Michel Tobelem n’est pas bon, tant il ressemble à ce slogan facile que les élus s’approprient sans y mettre nécessairement un contenu : « La culture pour tous » ! Mais, foin de ce titre, ce petit ouvrage contribue utilement au débat et alimente au moins une partie des réflexions qui doivent aider au renouvellement en profondeur des politiques publiques en faveur de la culture.

Fort opportunément d’ailleurs, et comme un pied de nez à son titre un peu facile, Jean-Michel Tobelem détricote habilement la notion de « démocratie culturelle» et s’inquiète, non sans raison, d’une forme de pessimisme ambiant qui, sous prétexte de décennies de politiques culturelles, prétend à l’échec de la démocratisation culturelle. Il rappelle les données aujourd’hui largement connues, quant à la nature sociologique des publics de l’offre culturelle et observe que malgré des politiques toujours très ambitieuses, seule une petite sur classe développe une relation à l’art et la culture de façon fréquente et régulière. Cela est vrai. « L’autre public », celui qui n’est pas bardé de diplômes, qui ne vit pas en centre-ville historique, reste le grand sujet ! Il s’agit d’un défi permanent lancé aux politiques culturelles publiques… et, comme pour le chômage, il n’est pas sûr que nous ayons tout essayé !

Mais nous sommes environnés d’une certaine lassitude. Je crois personnellement que les nouvelles générations qui ont pris la tête des institutions culturelles, ont pour l’essentiel adhéré par conviction, à l’enjeu de l’élargissement des publics. Je ne crois pas à l’ignorance qu’évoque Jean-Michel Tobelem, ni à l’indifférence, ni au cynisme des opérateurs publics de la culture ; Je n’en connais en tout cas pas qui soit dans ce registre. Qu’il y ait en revanche ici ou là, du découragement, ne peut pas être éludé, qui plus est dans un contexte où la pression des élus locaux ou des tutelles territoriales, tend à complexifier les stratégies des opérateurs eux-mêmes. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas s’accommoder de l’in accès d’une partie de la population, sauf à admettre que la pratique culturelle devient un « privilège » démocratique. Ce n’est pas la thèse de l’auteur.

Oui, de grandes institutions publiques ne s’engagent pas assez sur l’enjeu des publics. Mais alors, tirons en toutes les conséquences, et notamment celle des conditions de nomination. Tant que les présidents et directeurs et des grands établissements sont nommés intuitu personae, sans appel public à candidature, sans cahier des charges, sans jury… ne soyons pas étonnés de la conséquence qui en découle : en l’espèce, des petites stars du milieu de la culture, qui n’en font strictement qu’à leur tête ! Ce qui a été mis en place pour les grands labels, en partenariat avec les collectivités locales, et que la toute récente loi en faveur de la création a gravé dans le marbre législatif, reste le seul modèle qui permettra d’afficher des objectifs de politique publique et de les évaluer à l’issue d’un mandat.
Jean-Michel Tobelem, en bon universitaire qu’il est – et il a raison – insiste sur l’impérieuse nécessité de constituer de la donnée sociologique pour construire des analyses et évaluer sérieusement – c’est-à-dire scientifiquement – les résultats d’une politique des publics. Si de tels outils structurants étaient en place, durablement, il ne fait pas de doute que les gadgets à la mode du genre « centre Pompidou mobile » arrêteraient de sortir de la tête de quelques technocrates pour réaffirmer que l’ancrage territorial est la seule condition d’une politique effective de conquête et de renouvellement des publics. Je suis d’accord avec cela, et cela relève en effet d’une ambition nationale. Je milite moi-même pour une remise au goût du jour, de la charte des missions de service public conçue par Catherine Trautmann quand elle était ministre de la culture.

On peut bien sûr, par ailleurs, réfléchir aux politiques tarifaires, notamment pour les grands musées qui ont perdu parfois le sens du service public en raison d’objectifs quantitatifs fixés par leur ministre de tutelle, ce qui est un comble ! On peut aussi à juste titre, débattre des outils de communications des institutions culturelles très ethno centrés, mais en revanche, on ne doit jamais céder un pouce sur la question des politiques de création et de diffusion. Petit doute à cet égard sur notre auteur qui parle dangereusement de « la reconfiguration de l’offre » et que « des ajustements peuvent être réalisés à la marge dans les institutions culturelles ». Cette marge m’inquiète. Je continue de revendiquer « l’exigence pour tous », en contre point du titre que je critiquais doucement en introduction. Quant au débat sur les cultures populaires, censées touchés un public du même nom, l’expérience lamentable tentée au Blanc-Mesnil a démontré mathématiquement le contraire : un public nombreux et mélangé a fui une salle qui est aujourd’hui anéantie par une approche populiste – et non populaire ! – et tout est à reconstruire !

Ce qui est enfin sûr, et qui rassemble tous les opérateurs aujourd’hui, c’est que plus de 10 ans après des stagnations budgétaires, puis des coupes budgétaires – notamment dans les collectivités territoriales – , il est nécessaire d’avoir une ambition de moyens pour réaffirmer le sens du service public de la culture que le législateur vient de réaffirmer dans la loi, mais pas encore de celle des finances. Comment, sans moyens supplémentaires, ouvrir davantage – et même en continu, dit-il – l’ensemble des équipements culturels ? Belle ambition qui doit être financée.
Un petit livre utile, donc, et qui mérite d’alimenter la réflexion pour l’avenir.

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