Journal d’art – une semaine au mois d’août.

Prendre le temps de lire une heure, le matin, en prenant son thé, avant de partir : le privilège des travailleurs du mois d’août qui permet de poser quelques règles éphémères, le temps de cette morte saison, effrayante, où la France s’arrête, où le boulanger du coin ne boulange plus, où les théâtres sont aux abonnés absents, et où, nouveauté de l’année que l’on doit à Anne Hidalgo, le stationnement reste payant à Paris, on se demande pourquoi ? C’est donc le moment de s’inventer une nouvelle vie, tant la ville impose son rythme nouveau. Et c’est un immense privilège de savoir en profiter.

S’attaquer aux grandes œuvres littéraires est au cœur de mon activité estivale : j’aime les intégrales, les pavés bien lourds et bien volumineux dans lesquels je peux plonger – dans un beau livre qui plus est – et nager ainsi dans le bonheur des mots et des univers littéraires. Cette année, c’est Albert Camus qui m’alimente le temps de ce mois d’août. Je découvre cet auteur à l’écriture maîtrisée. J’achève « L’étranger », sidéré. Cet homme, assassin d’un autre, est jugé et condamné à mort pour un crime qu’il a commis, certes, et pour un défaut d’amour qui le charge jusqu’à la mort. Cette distance à soi-même, ce jugement d’autrui sur la relation à la mère, il y a de quoi penser en refermant les pages de ce roman. Je finis « La peste », et cette histoire de contamination, d’enfermement sur soi, me renvoie à « Rhinocéros » de Ionesco, la contamination des esprits, la pensée fasciste qui se démultiplie. Il y a dans l’enferment ainsi décrit, chez Ionesco comme chez Camus, la description de l’anéantissement du vivre ensemble. La métaphore devrait s’imposer mais les laudateurs des grands auteurs ne les ont pas toujours lus.

Sortir du tôt du travail, et après un rendez-vous qui m’a conduit dans les beaux quartiers, je file voir l’exposition « Beauté Congo », à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, qui me touche sensiblement. Deux oeuvres anciennes me frappent :

albertlubaki

Les éléphants de Albert Lubaki, sans doute parce que j’aime les éléphants, sans doute par la naïveté du dessin, sans doute par l’aspect pastel de la peinture qui lui une donne une douceur délicate, ces tableaux m’enchantent et me font rêver.

Je suis cependant beaucoup plus bouleversé par le tableau exceptionnel de Mwenze Kibwanga (sans titre – 1954). Ce tableau est à la fois d’une puissance et d’une matière incroyable. Je ne le quitte pas des yeux, et je pense à lui depuis plusieurs jours.

MwenzeKibwanga

Quand on a la chance d’être confronté à une œuvre comme celle-là, on repart avec une trace indélébile dans sa mémoire et avec la certitude qu’elle change quelque chose en soi, sans qu’on puisse la nommer. Une émotion, c’est le début du plaisir.

J’ai ainsi vu en 2012 une pièce de Mona Hatoun, à Montréal, au Musée des Beaux arts. Cette pièce m’a habitée et j’y ai souvent repensée, comme si d’avoir vu une seule œuvre de l’artiste m’avait tout d’un coup créé une forme d’intimité avec elle. Partout où, depuis lors, j’ai croisé une pièce de Mona Hatoun, je l’ai vécue comme une vieille connaissance que je retrouve avec bonheur (de même avec Marlène Dumas, découverte à la Punta della dagona. Allez savoir pourquoi ?).

L’exposition en cours, au Centre Georges Pompidou, qui rassemble une centaine d’oeuvres de l’artiste, me permet ainsi de revoir « Impénétrable », cette pièce en suspension qui date de 2009. hatoun

 Je découvre une artiste plus complexe, plus variée, plus riche que je ne   l’imaginais. Plus simple aussi. « Pas besoin de taper sur la tête des gens avec un message », déclare Mona Hatoun dans le documentaire qui lui est consacré en fin d’exposition, et qui donne sens à ce que l’on a vu. Beau propos. Belle exposition.

Une heure de voiture. Et j’écoute, par le plus grand des hasards, Fernand Braudel faire une leçon d’histoire à des jeunes écoliers, dans les années 70. Il est question du siège de Toulon. Des techniques de guerre. Je ne retiens rien à l’histoire sans savoir pourquoi, je n’ai aucune mémoire historique. Cette leçon d’histoire est captivante, Braudel accapare l’attention des enfants par une narration passionnée. Il parle au présent. Il est dans l’histoire. Les questions fusent, la parole est libre. Des plus incongrues au plus pertinentes, Braudel accueille chaque parole d’enfant avec la même qualité d’écoute ; il a 84 ans à lors de cette leçon, et suscite l’étonnement des enfants. Beau moment de radio.

J’aime beaucoup aller à la Maison Rouge, ce lieu dédié à l’art contemporain, fondation du collectionneur Antoine de Galbert. Je ne rate aucune exposition. C’est un vrai lieu de découverte. On y déjeune agréablement, dans un calme très appréciable à Paris. On y boit un thé délicieux et les serveurs sont tous anglais. Peut-être ceci explique-t-il cela. Quoiqu’il en soit, après un déjeuner amical, j’attaque l’exposition « Buenos Aires » avec envie. Les deux vidéos de Sebastian Diaz Moralès qui sont présentées me transportent de joie. Je ne retiendrai que cela de cette exposition, avec sans doute un petit plaisir à regarder les pièces de Léon Ferrari, qui place le bon dieu à la moulinette et Jésus Christ au grille pain. Mais j’en reviens à ce vidéaste et à cet art du film vidéo. Ici, il s’agit d’un homme qui monte des escaliers, et chaque plan est un escalier différent, chaque image une restitution d’un bout de ville, une façon de circuler dans des univers multiples. L’univers sonore ajoute beaucoup au film. Une forme de lenteur s’exprime. Les pas résonnent, fortement, et l’artiste monte indéfiniment des marches d’escaliers différents, sans fin, dans un film en boucle. Même logique dans la deuxième vidéo, mais ce sont des espaces que l’artiste traverse, des lieux indéfinis. Dans les deux cas, la lumière est très travaillée, très belle, une plastique évidente. Quelque chose qui a avoir avec le beau.

A propos de beau, revenons à Camus dont je poursuis la lecture avec enchantement, de matin en matin, et longuement les fins de semaine. Car au-delà des grands romans qui fondent la gloire posthume de cet écrivain de génie, je suis absolument happé par quelques textes courts, d’une puissance politique évidente et d’une actualité frappante. Il faut ici citer ce qui me marque. Extrait de « Les amandiers » : « Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines, les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir. Voilà tout. » Je suis touché par cet optimisme radical ; je suis convaincu de la nécessité du « bonheur significatif », et je ne crois pas qu’il soit atteignable en dehors de l’art et de ce qui fonde la culture. Ce texte donne subitement un sens précis à l’engagement qui est le mien. Ce texte m’inspire.

Et dans cet autre texte, « Prométhée aux enfers » : « Si nous devons nous résigner à vivre sans la beauté et la liberté qu’elle signifie, le mythe de Prométhée est un de ceux qui nous rappelleront que toute mutilation de l’homme ne peut être que provisoire, et qu’on ne sert rien de l’homme si on le sert pas tout entier. » Et enfin, car sinon, je vous invite à relire tout Camus, « L’exil d’Hélène » : « Plus jamais, nous ne serons des solitaires. Mais il est non moins vrai que l’homme ne peut se passer de la beauté et c’est ce que notre époque fait mine de vouloir ignorer ». Cruelle actualité. On ne perd pas de temps à lire, seule source de la pensée.

Comme à la Maison rouge, déjeuner au Palais de Tokyo, dans la partie bistrot, est un plaisir simple : des salades délicieuses généreusement servies, des desserts merveilleux, et une serveuse charmante créent les conditions d’une entrée en visite accueillante. Le Palais de Tokyo, c’est le lieu de toutes les expériences, on y voit le meilleur et le moins sûr ! On n’est pas obligé de tout aimer (nulle part d’ailleurs), mais ici, il m’arrive d’être réellement déstabilisé. De ne pas être touché. Simplement. Rien de grave. L’immensité du lieu rend la visite complexe. Il faut savoir s’arrêter, ne pas vouloir tout voir, revenir. La fatigue physique dans une visite d’exposition est le pire ennemi. Elle tue le regard, anéantit la curiosité.

La découverte de Korakrit Arunanondchai  et de sa pièce – bien nommée – « Insaisissable totalité », est un moment que j’invite à partager. Stupéfiant ! Absolument sidérant ! Il faut du temps pour s’adapter à cette œuvre, « rentrer dedans » au sens propre du terme, et se laisser porter par tout ce qu’il y a à voir, tant il y a à regarder. L’envahissement est tel, le chargement est à son comble, on navigue entre une forme de kitch assumé et de symbolisme revendiqué. Le film projeté dans la seconde salle propose une forme de lecture de l’œuvre, tout en faisant œuvre intrinsèque. Mais ce qui frappe, c’est le caractère contaminant. Difficile d’être en dehors. Difficile de résister. Le public navigue dans cette œuvre dans un silence quasi religieux, comme si nous étions dans un temple. Les silhouettes se mélangent aux sculptures, sans que l’on sache qui est silhouette humaine, et qui est œuvre de l’artiste, ce jeu entre le réel et l’œuvre n’étant sûrement pas le fruit du hasard. Je crois qu’une telle œuvre gravera ce nom dans nos mémoires, et qu’il sera intéressant de suivre cet artiste et de voir ce qu’il aura d’autre à raconter. Je sors épuisé et arrête ma visite. Je poursuivrai la semaine prochaine.

Changement de style. « Les barbouzes » à la télévision ce soir, c’est sans doute le degré en dessous des « tontons flingueurs », mais cela reste mémorable. J’ai un grand plaisir au cinéma de patrimoine et à ces films des années 50 – 60 – 70. Le cinéma à la télévision, c’est souvent cela pour moi. Un temps de détente et de plaisir. Ma vidéothèque est à la campagne, et le rapport à l’œuvre cinématographique se conçoit davantage dans ce cadre ; la télévision y est meilleure, et la concentration assurée.

France Culture. Je reconnais cette voix. Mais sans la nommer. Elle est passionnée. Brillante. Absolument cultivée, écrasante de connaissances philosophiques. Une heure en écoutant Vincent Peillon, que je découvre dans une posture très différente de celle à laquelle on est accoutumé, par ces terribles habitus de la vie politique française. Il parle de Merleau-Ponty, sur France Culture, dans un dialogue avec Rafael Andoven. Et je me passionne à l’écouter débattre de la question essentielle de la démocratie, et du compromis dialectique entre l’exercice du pouvoir et sa conquête. Moment de radio passionnant. Envie de lire Merleau Ponty…

La voiture est incontestablement un espace culturel majeur, grâce à la radio. J’en prends conscience en tenant ce petit journal d’une semaine, et où je me rends compte des découvertes que j’y fais, du plaisir que j’y trouve, et de l’importance que cela génère dans mes conversations, dans mes références personnelles, dans mes goûts, tout simplement. Et ce qui me frappe, par opposition, c’est que rien de ce qui se passe à la télévision ne m’apporte personnellement quoique ce soit dans ma pratique quotidienne.

Je découvre plus tard, sur Radio Classique, une œuvre que je ne connaissais pas. Le Septuor, opus 65, de Camille Saint-Saens. Et mon esprit concentré sur la conduite, se met à voltiger dans la nuit étoilée qui m’emmène dans ma campagne où je pourrais poursuivre de longues heures, dans la lecture de Camus, dans l’écoute divine du Messie de Haendel, dans le Réquiem de Mozart, et dans la joie du Tango Argentin de Tango Léon.

Je regarde ce soir, « La reine Margot » de Patrice Chereau. Je ne l’avais jamais vu. J’ai failli arrêter le film au bout d’une demi-heure, tant la violence au cinéma me dérange par son réalisme épouvantable ; il est vrai que narrer la nuit de la Saint-Barthélemy ne peut être fait sans litre d’hémoglobine. Dont acte. Mais tout de même, j’ai eu du mal à passer le cap de la première heure. Je reconnais au film une dramaturgie admirable. J’admire Vincent Perez qui est éblouissant. Je suis fasciné par Jean-Hugues Anglade, puissant. Et même Adjani, pour laquelle j’ai une forme de sensibilité atténuée (doux euphémisme), est admirable. Chéreau dirige ses acteurs comme peu, maîtrise le mouvement, et raconte une histoire dont on se dit qu’elle pourrait ainsi se résumer : la Grande Histoire ne repose que sur le conflit familial, le souci du sang pur, et des jalousies ancestrales. Je suis aussi frappé sur l’impossibilité dans le traitement du film, volontaire évidemment, de ne pouvoir distinguer les catholiques des protestants, et de démontrer ainsi l’absurdité des haines fondées sur l’état des personnes. Je ressors de ce film épuisé par tant de violences. Il faut du temps pour le digérer.

Ce matin je commence la lecture de « la chute », de Camus, donc ; la langue employée dans ce roman, majestueuse, bariolée, surfaite, m’enchante. J’adore les imparfaits du subjonctif !

Grâce à la magnifique initiative de Jean-Jacques Aillagon, quand celui-ci présidait aux destinées du Château de Versailles, chaque année, au moins d’Août, je vais, tôt le matin, voir l’exposition d’art contemporain qui se déroule dans les jardins ; tôt car je fuis la horde des touristes qui détruisent consciencieusement un patrimoine d’exception qui, un jour, sera fermé – telles les grottes de Lascaud – victime de la rentabilité économique et du tourisme de masse mondialisé.

penone Chaque année, même si le résultat est variable, je me réjouis de cette initiative qui survit fort heureusement à son concepteur. Les sculptures de Pénone (2013) me laissent un souvenir enchanteur. Lee Ufan en 2014, proposait une lecture « cadrée » du château, intéressante, quand je n’ai pas vu les expositions plus anciennes, Xavier Veilhan et Jeff Koons, notamment. Je découvre donc cette année les œuvres de Anish Kapoor, avec un regard moins surpris, plus attendu peut-être. Je m’interroge aussi sur le fait que le jardin n’est pas assez utilisé et que les œuvres, années après années, n’incitent pas à la découverte du parc et de ses nombreux espaces cachés. Le propos de Kapoor me semble plus convenu, peut-être la conséquence des œuvres des années précédentes qui ont habitué à un regard détonnant. Le vagin de la Reine a peut-être choqué quelques versaillais pudibonds qui s’en sont pris à la pièce elle-même, mais force est de noter que l’image est imagée, et que son caractère représentatif très relatif. Pas de quoi en faire tout un fromage !

Et si cet espace d’exception s’ouvrait à des artistes plus jeunes, moins cotés, mais ayant un projet spécifique lié au parc ? Je serais tenté, si j’étais en charge du projet, de faire une sorte de concours, et de désigner des artistes plus émergents pour leur faire bénéficier de la notoriété du château et jouer ainsi la prise de risque artistique, plutôt que de se servir de la notoriété des artistes et d’amplifier leur cote.

Cette semaine est exceptionnelle. Le mois d’aout n’a rien d’ordinaire. Je n’ai pas vu un spectacle vivant, j’ai vu beaucoup d’expositions, et j’ai lu beaucoup plus qu’à l’ordinaire. Mais elle est malgré tout représentative de mon plaisir de la découverte …de mon goût pour les musées, de mon plaisir jubilatoire de l’art dans l’espace public, de mon envie de cinéma dont je me prive encore trop souvent, en raison de la domination du spectacle vivant.

Je me découvre une gourmandise culturelle et me rends compte, ainsi, à écrire, que chaque jour de l’année, il me faut me nourrir de lecture, de spectacles, d’expositions, d’émissions de radio, de musiques ; chez moi les livres s’empilent et les stocks sont toujours importants. Vivre avec, près de soi, des œuvres, des photos, des peintures, crée aussi un rapport naturel à la chose artistique qui fait de moi ce que je suis. Comme si l’imaginaire avait besoin d’être entretenu chaque jour, comme s’il me fallait couper du monde réel et de ses brutalités quotidiennes, pour prendre de la hauteur, et se créer des zones de rêves. Et si tout simplement, les nourritures de l’esprit étaient aussi vitales que les nourritures terrestres ? Et si, bien évidemment, l’on prenait conscience que la ressource culturelle est aussi précieuse que les ressources physiques, et qu’il n’est d’esprit libre qu’éclairé, qu’adouci par la beauté ? Mais je suis un atypique, solitaire, amoureux des arts, et heureux d’en jouir, tout simplement.

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