Il n’est pas toujours utile de comprendre…

Il n’est pas toujours utile de comprendre pour aimer. Ou : il n’est pas indispensable de chercher à savoir ce que l’artiste a voulu dire, pour apprécier un spectacle ou une œuvre – et quel que soit son art –. Plutôt : il n’est pas nécessaire de trouver un sens à ce que l’on aime.

Il y a sans doute mille façons de dire cette idée simple : j’apprécie des spectacles que je ne comprends pas. Cela signifie que l’émotion est au-delà de la compréhension, qu’elle est ailleurs. Elle touche à quelque chose de sensible qui n’a pas sa  propre justification.

L’opéra de Philip Glass, dont je parlais récemment, m’a précisément fait germer ce constat. Il n’y a rien à comprendre dans cet opéra. On est donc très loin de la forme classique opératique à travers laquelle le récit mélodramatique est important, jusqu’à nous tirer les larmes à la mort de Violetta. Rien de tout cela dans « Einstein on the Beach ». Au contraire. L’absence de toute trame narrative nous détache du récit pour nous plonger plus encore dans ce qui constitue le cœur de l’opéra : un ensemble artistique qui associe la musique, la voix et l’art lyrique, la création scénographique, et parfois chorégraphique. Chacun de ces éléments du spectacle est à la fois un ensemble à part qui se lie aux autres dans une relation étroite, indissociable mais isolable en même temps. Et c’est ce qui est magnifiquement réussi dans « Einstein… ». Inutile de lire la feuille de salle avant le spectacle, car, fort pertinemment en la lisant après, elle indique qu’il n’y a simplement rien à comprendre ! Point d’exégèse savante, juste un message, l’art est dans ce que l’on voit et entend. Cela devrait être simple à comprendre, si j’ose cette formule en forme pied de nez !

penone10Pourtant, le spectateur exprime souvent une déception quand il dit « qu’il n’a rien compris ». Voire même une forme de mécontentement réel.

Qu’on y pense un peu : la chorégraphie, les arts visuels, la musique – et la chanson notamment -  nous emmènent  souvent dans des chemins sinueux ou la compréhension n’est pas nécessaire au plaisir. Les chanteurs que nous écoutons dans des langues étrangères, et surtout  dans des langues qui ne nous sont pas familières du tout, n’ont jamais empêché le public de s’enthousiasmer pour une mélodie, un rythme, une voix, bref, l’harmonie d’un projet artistique. L’art lyrique transmet son émotion par la voix, et non par le texte. Nous aimons la Callas ou Nathalie Dessay parce que leurs voix ont une puissance évocatrice qui touche nos sens par le son, et non par le récit.  Il en est de même pour la danse contemporaine marquée par la singularité d’une écriture chorégraphique et pouvant se détacher aisément de toute compréhension. Souvent cette écriture est belle parce qu’elle ne raconte rien, et il est arrivé à quelques chorégraphes célèbres de se fourvoyer dans une écriture narrative et de s’éloigner fort maladroitement de ce qui faisait leur signature artistique…détachée du sens de l’écrit.  Il arrive même que l’explication trouvée dans la feuille de salle – et c’est un comble ! – plonge alors le spectateur dans un véritable abîme de perplexité tant les éléments de compréhension sont éloignés des perceptions ressenties à la vue de la pièce en cause, justement « en n’ayant rien compris ». La parole de l’artiste – pour justifier son geste, ou à tout le moins en donner l’origine – n’est pas toujours nécessaire. Elle peut même être parfaitement inutile.

L’art contemporain offre aussi une lecture autour de cette question, le plaisir se trouve ailleurs que dans la parole artistique, même si des éléments contextuels apportent parfois un élément d’appréciation sur une pièce. Mais force est de constater en ce domaine, souvent abscons pour le profane, que les jeunes dans le cadre d’actions d’éducation artistique, entrent dans l’art contemporain avec plus de facilité et de plaisir que dans les beaux arts. Comme s’ils pouvaient se passer de clés de compréhension et s’attacher seulement à la forme pour en percevoir un sens, un propos, et susciter une question, bref, faire germer l’étonnement, la surprise, la question, l’agacement même… tout ce que l’art a pour mission d’accomplir.  Et il en est aussi ainsi dans le domaine du cirque, des arts de la rue – qui joue beaucoup sur l’effet de surprise, le spectaculaire, l’installation – et moins sur l’écriture (à leur dépens parfois)…

Le théâtre en revanche, est sans doute une exception à cet élément : l’émotion hors de la compréhension est impossible. Car le théâtre s’est d’abord construit sur un auteur, un texte, une écriture au sens premier du terme. Et dans ce cas précis, l’esthétisation pure, s’éloignant du texte, provoque déception et frustration, pouvant aller jusqu’à l’incompréhension. Dire cela n’enlève aucune marge au metteur en scène qui saura offrir son interprétation d’une œuvre et renouveler un regard, comme certains savent admirablement le faire pour le plus grand bonheur du spectateur. En opposition avec cela, des jeunes artistes scénographes – metteurs en scène, très soutenus par l’équipe du festival d’Avignon jusqu’en 2013,   occupent de plus en plus les plateaux, en tendant à se rapprocher de démarche esthétique éloignée de la narration pour s’exprimer dans des formes essentiellement visuelles, marquant ainsi une rupture dans le langage théâtral. La question de la compréhension revient alors sur le devant de la scène et suscite toujours, ici ou là, des questions sur le genre même de leur référence artistique.

Pour bien se convaincre de cette idée du plaisir à l’état pur, l’observation sur les enfants est intéressante : le très jeune spectateur entre dans le plaisir hors de la compréhension, simplement par la force visuelle, par la cohérence artistique, si l’exigence du propos est assuré, plus que par le  sens. Il faudra qu’il grandisse pour alors s’accrocher au propos…

Et si, pour de bon, nous savions un peu redevenir enfant et retrouver le plaisir de se laisser porter et de ne pas chercher à tout comprendre ? Au moins de temps en temps ?

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