« Il faut trembler pour grandir ».

Parcourant René Char par périodes régulières, en rentrant de la semaine « hétérophonies » organisées au théâtre de la commune d’Aubervilliers, je lis cela : « Il faut trembler pour grandir ». 

Sortant de 3 heures de débat consacrées à la jeunesse militante d’aujourd’hui, cette phrase de René Char claque à mes oreiles. « Il faut trembler pour grandir ». 

Débat amical organisé par la directrice du théâtre, Marie-José Malis, « la jeunesse est laissée à elle-même, dit-elle, il nous faut se mettre à sa disposition, examiner les choses avec beaucoup d’amitié, essayer à tâtons de mettre à jour nos idées ». Belle démarche, promesse tenue. 

Qu’y avait-il de commun entre les 3 groupes de jeunes qui ont raconté leurs expériences d’engagement ? Peu de choses, en définitive, à part leur âge. Le jeune black de Bobigny, confronté au quotidien à la violence policière qu’il qualifie lui-même de « racisme d’état » dans une affirmation dramatique. Les trois étudiantes de Paris III en lutte, qui narrent plus l’expérience d’une occupation que l’objet même de la grève, et qui sont soumises à une épreuve rude et bienveillante dans le débat avec la salle ? Et ces trois lycéens parisiens, « révolutionnaires utopiques » qui secouent une assistance amusée et excitée par leur fougue, leur envie d’en découdre. 

Car la salle, bien pleine, est composée d’un public bigarré. Bien sûr, la gauche est là, un peu radicale, un peu âgée, elle a pour une part connue 68 ; mais il y a aussi, dans ce théâtre, des gens  plus jeunes, voir très jeunes, des étrangers, de partout, et en définitive, une forme de représentation diversifiée d’une société en mouvement. Plus de 100 personnes, une fin de semaine de mai, en plein pont, qui débattent, c’est réconfortant. Et les échanges d’expérience nourissent, secouent, agitent. 

« LA » jeunesse n’existe pas en tant qu’entité spécifique ; cette journée l’aura montrée. Il manquait tous ces jeunes largués, en souffrance, souvent tombés dans les addictions ; il manquait aussi ces jeunes ruraux, qui ont une vie tellement différente des urbains qui étaient rassemblés dans ce théâtre.  Et il en manquait beaucoup d’autres encore… Mais cette jeunesse là, celle qui était venue un samedi de mai pour débattre, avait un « engagement » fort, une conscientisation politique extrême, une envie de peser. 

Derrière tout cela, de grandes questions à travailler. Faut-il accepter sans discussion cette idée que l’on ne peut pas parler de ce à quoi l’on n’a pas été personnellement confronté ? (« Je ne vais pas écouter un blanc qui va me parler du racisme »). Cette affirmation, qui fera débat, génère un malaise  profond et révèle un besoin d’outils pour y répondre. Jamais les jeunes étudiantes ne parlent de la société dont elle rêve. Elles sont anti Macron, mais « pragmatiques ». Elles regrettent que les médias ne relaient pas la justesse de leur engagement, et ne semblent pas en capacité d’émettre un mot d’ordre partageable. En définitive, elles donnent le sentiment de se former et la salle, expérimentée en rapport de force, pousse le débat. Et si la question de la formation renvoyait davantage à la société du travail que l’on désire ? Quant à nos lycéens révolutionnaires en Nike, ils font du bien à entendre. Ils sont drôles, car il y a une forme de contradiction ontologique entre ce qu’ils disent et ce qu’ils sont, ce qui rend aussi leur parole plus forte, plus libre. Ils sont nourris aux outils intellectuels des milieux favorisés, ils ont une dialectique ; ils ignorent peut-être un peu la réalité des jeunes de Bobigny qui ne croient pas seulement être vicitme d’un racisme d’état en raison de la puissance du capitalisme mondial… 

C’était beau tout cela. il y avait une convivialité certaine. Il y avait de la joie à  partager. Il y avait de la gravité à débattre. Il y avait du bonheur à être dans un théâtre pour parler de la vie d’aujourd’hui. 

Tout cela nécessiterait du travail du débat, de l’écriture, pour faire raisonner (résonner) ces échanges. « Il faut trembler pour grandir ». 

 

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