Françoise Nyssen invitée de Télérama.

Télérama a organisé une rencontre « payante » hier soir, au théâtre du Rond-Point, avec l’actuelle ministre de la culture et de la communication, Françoise Nyssen. Une salle bien sage, propre sous tous rapports, sans syndicaliste, sans aucun directeur d’établissement culturel, sans rien qui puisse contredire la parole officielle. Il y avait bien une « chorale » de syndicalistes de la CGT à l’arrivée, qui entonnait à pleins poumons une chanson contre le CAP2022 du ministère, dont il ne fut curieusement jamais question dans les échanges qui suivirent.

Malgré un accueil bienveillant de la directrice de la rédaction de Télérama, Fabienne Pascaud, qui s’est réjouie de l’arrivée rue de Valois d’une personnalité engagée dans le monde de l’art et de la culture et s’est félicitée de son parcours professionnel d’éditrice et de porteuse de projets à Arles, les questions qui ont suivi obtinrent rarement réponse précise, et donnèrent une impression de grande approximation. Fabienne Pascaud dut ainsi relancer ses questions par des « Oui, mais concrètement » à répétition, pour obtenir à chaque fois, le même type de réponse : des budgets, des réflexions engagées, des annonces déjà faites dont on peine à comprendre le sens. Qu’on en juge :

L’éducation artistique et culturelle : La ministre ayant le matin même présenté le plan chorale du Gouvernement avec son collègue Jean-Michel Blanquer, prit cette annonce comme la concrétisation gouvernementale en faveur de l’EAC. Pourtant, quand le volonté affichée de disposer d’une chorale dans 50% des établissements scolaires en 2018, et dans 100 % en 2019, serait réalisée, on n’aura rien fait pour l’éducation artistique et culturelle ! Une pratique artistique amateure, hors temps scolaire, tout aussi légitime et passionnante qu’elle puisse être, touchera un nombre infinitésimale d’élèves, et ne produira rien des objectifs définis par le deux ministères, dans le cadre de la charte de l’EAC établie par le Haut Conseil à l’éducation artistique, et par la circulaire interministérielle fondant les parcours d’EAC. Car si la pratique amateure est absolument utile et enrichissante pour les élèves qui y participent, et pour l’établissement lui-même, s’il sait s’en emparer, elle ne met pas les élèves en présence d’un artiste, elle n’encourage pas à la sortie culturelle (au contraire), elle n’organise pas nécessairement la réflexion sur les enjeux esthétiques, et enfin, elle ne s’adresse qu’à une toute petite partie d’élèves. Ce n’est donc pas la réponse à la question posée. Par ailleurs, les chorales sont largement présentes dans les établissements, et leur réussite bien connue. Le côté « annonce » d’un dispositif déjà existant n’échappe pas aux professionnels de l’éducation (comme sur le portable, la dictée, le redoublement, etc..).

Pendant les quelques minutes de débat, Jean-Michel Ribes, le directeur du Rond-Point, interpelle brusquement la ministre à l’encontre de Jean-Michel Blanquer et sa vision passéiste – pour pas dire réactionnaire – de l’éducation, il pointe juste : « Jean-Michel Blanquer évoque le devoir de culture, or c’est du plaisir de culture qu’il faudrait plutôt parler. Il vous faut un poète à vos côtés ». Ce fut le seul moment où la salle sage de Télérama, applaudit avec entrain, sans doute fort peuplée d’enseignants peu convaincus par le nouveau ministre de l’éducation.

Le pass culture : si quelqu’un dans la salle a compris quelque chose sur le sujet, qu’il m’écrive ! J’ai pourtant noté une chose intéressante : Le « pass » doit s’inscrire « en continuité » des actions conduites en faveur de l’EAC. Très bien. C’est déjà ça. Pour le reste, la ministre a parlé de co-construction, d’expérimentation, d’open lab prochainement organisé à la MC 93 ( sans que personne ne comprenne ce que ce terme signifiait pour le projet). Fabienne Pascaud, dans cet échange, s’est montrée peu convaincue, notamment par l’exemple italien à l’origine de la proposition formulée par le candidat Macron, et en cours d’abandon en raison de son échec manifeste.

Qui aura le courage de dire, et de faire entendre, que cette idée du candidat à la présidentielle est une mauvaise idée ? Qui voudra bien dénoncer aujourd’hui que ce projet va coûter des heures et des heures de travail de fonctionnaires, de réunions en tous genres à Paris et dans les académies, pour sortir un dispositif complexe, inefficace, que personne ne voudra mettre en oeuvre ? Qui aura l’honnêteté de reconnaître que le pass Culture s’annonce comme un gaspillage spectaculaire d’argent public (avant qu’il ne puisse être financé par les GAFA) qui serait mieux utilisé, comme le notait la directrice de la rédaction de Télérama, en faveur de l’éducation artistique elle-même ? Qui fera comprendre à l’exécutif qu’il n’y a rien de déshonorant à stopper un projet fondé sur de bonnes intentions, et que ce qui compte avant tout, c’est de toucher les jeunes par l’EAC, priorité du quinquennat et dont il faut se saisir collectivement ? Faut-il attendre une violente critique de la Cour des Comptes pour réorienter le projet…. dans 3 ans ?

La ministre, sur ce sujet, loyale au président de la République, ne semblait pas moins en difficulté à incarner un projet pour lequel elle manque de conviction. Tout le monde le sait, les sociologues de la culture l’ont largement expliqué, les professionnels de la culture le vivent au quotidien : l’accès à la culture n’est jamais seulement un problème financier, et toujours d’abord une question symbolique, l’un n’excluant pas l’autre pour autant. Il serait plus intéressant de mobiliser des moyens conséquents en faveur de l’olympiade culturelle pour travailler à la question de l’élargissement des publics dans un cadre d’exception, celui des jeux olympiques et paralympiques.

Paris / Province : Evoquant avec justesse la décentralisation culturelle, Fabienne Pascaud interroge la locataire de la rue de Valois sur la cité du théâtre, projet de l’ancien Gouvernement, et qui légitimement peut poser des questions, notamment sur sa localisation parisienne, nonobstant le projet lui-même. N’aurait-il pas mieux fallu arrêter ce projet dès le départ ? Sans doute à raison, la ministre explique-t-elle que que le projet repose sur « une économie de la chose » (dixit) et notamment sur le besoin de re-localiser le conservatoire d’art dramatique. Sans doute, sans être un pisse petit et en voyant bien historiquement que les projets ambitieux portent souvent le message d’une politique, ce qui est en craindre, en cet exemple, c’est exactement l’inverse : un alibi dont la ministre n’est absolument pas à l’origine. Nombre de théâtres, de bibliothèques, de conservatoires, de FRAC, de musées, ont besoin de travaux d’investissement, et il serait plus logique de faire vivre la décentralisation par l’entretien du patrimoine des établissements culturels, plutôt que de sortir un projet ex abrupto qui, pour le moins, ne semble pas la première priorité, et qui porte le défaut majeur, une fois encore, de se situer à Paris. Il serait à l’honneur du Gouvernement, au moment de réaffirmer la volonté d’achèvement de la décentralisation culturelle, de la faire vivre par l’entretien des murs qui accueillent l’art et la culture dans tout le pays.

Je n’ai pas parlé du débat autour de l’ouverture des bibliothèques où la ministre fût en peine de dénier les contraintes financières qui pèsent sur les collectivités locales, je n’insiste pas sur le débat autour de l’audiovisuel public où Françoise Nyssen ne parle qu’économie de moyens, quand les mises en cause politique du Président de la République sont d’une toute autre nature (et non sans fondement à mes yeux), je passe sur des intentions peu claires de la ministre concernant l’avenir des DRAC, le modèle des centres dramatiques nationaux, etc. Quant à Stéphane Bern au Patrimoine, Fabienne Pascaud, un brin provocatrice, lui demande si le Président de la République n’est pas en train de « grignoter son territoire », ce qui fit provoqua un léger bruissement du public. Dans ce débat policé, et malgré la présence d’une quinzaine de manifestants cégétistes dans le Hall du théâtre du Rond Point à l’arrivée de la ministre, il ne fut point question de CAP 2022, ce projet pourtant essentiel dont j’ai parlé dans un précédent article… et qui est loin d’être sans intérêt si son seul objectif n’était pas la réduction de moyens du ministère.

Les applaudissements furent polis, mais le sentiment de malaise palpable. Tout le monde souhaite la réussite de Mme Nyssen après 10 années de tâtonnement et de renoncement en faveur de la culture, mais il y a encore de la marge pour incarner ce changement attendu. L’attente est forte et le Président de la République est lui-même interpellé. La culture a besoin d’un exécutif fort, entraînant, pour faire vivre tous les jours la décentralisation culturelle dans tout le pays.

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