Fleur Pellerin : la bonne question.

Et Fleur Pellerin s’en alla….

La semaine dernière, après le remaniement gouvernemental, la presse s’est longuement interrogée sur les raisons de l’éviction brutale, car sans compensation, de l’ancienne ministre de la culture. Cette décision a en effet des allures de sanction. Trois ministres de la culture pour un quinquennat, c’est en effet beaucoup et signe un échec manifeste des « recrutements ».

Une autre question aurait pu être posée, et elle me semble plus instructive : pourquoi a-t-elle été nommée ? Cette question, d’ailleurs, est d’autant plus intéressante qu’elle peut être posée dans les mêmes termes pour tous les ministres de la culture depuis plusieurs années. Et évite toute personnalisation mal venue.
Quand Fleur Pellerin a été nommée rue de Valois, la sidération du monde de la culture a été réelle. Si l’on avait bien compris l’hostilité concurrentielle qui animait l’ancienne ministre, Aurélie Filipetti et Fleur Pellerin, cela ne destinait pas cette dernière à remplacer la démissionnaire. La surprise était d’autant plus réelle que dans ses fonctions précédentes, l’économie numérique, Fleur Pellerin avait su s’imposer. Quel besoin a-t-on de changer de poste, les ministres qui réussissent dans leur mission ? Cette logique génère l’instabilité permanente, cf le ministère des droits des femmes, celui de l’éducation nationale, ou encore celui de la ville, qui ont connu une succession de ministres ne contribuant pas toujours à la lisibilité réelle de l’action politique.

Donc, comme elle réussissait, il fallait qu’elle fût reconnue et valorisée : le ministère de la culture et de la communication, offre, de ce point de vue, une incontestable fenêtre de visibilité politique et médiatique.
Mais qu’avait-elle fait qui justifiât le ministère de la culture, plutôt que l’agriculture, les affaires sociales, le budget ou que sais-je encore ? Car le ministère de la culture est particulier. Faut-il considérer que le statut de magistrate à la Cour des Comptes donne toutes compétences pour se confronter à ce ministère sensible ? Faut-il avoir fait le parcours décidément très codifié de l’ENA et de ses postérieures affectations dans la Haute Administration, pour prétendre à incarner l’art, la culture, le monde de la communication et des médias ? Faut-il n’avoir jamais eu d’intérêt politique et personnel pour le secteur pour le comprendre avec le détachement nécessaire, et ainsi mieux résister aux lobbys de tel ou tel secteur ?

J’ai longtemps pensé qu’il ne fallait pas nécessairement être médecin pour être ministre de la santé, qu’il n’était pas indispensable d’être avocat pour être garde des sceaux, et qu’il était évidemment inutile d’avoir été policier pour être ministre de l’intérieur. Dont acte. Il n’y a d’ailleurs jamais eu d’artiste Ministre de la culture, et cela vaut beaucoup mieux ainsi.

Mais il y a un mais. Le ministère de la culture impose un peu de passion. A tout le moins, une sensibilité politique à l’enjeu de l’art et de la culture. Faire du dessin soi-même, ou jouer du piano, n’est pas la condition de la réussite ministérielle à la culture. C’est tout le contraire. Il faut juste « incarner » ce que représente une politique publique en faveur de la culture, et qui n’est pas destiné d’abord aux artistes, aux professionnels, mais aux français.

La technicité la plus subtile n’est pas très utile à la politique culturelle. Ce qui est indispensable, c’est la force d’entraînement pour bousculer un secteur qui a naturellement ses conservatismes, qui est confronté à des enjeux de personnes peu passionnants, mais qui attend qu’on le secoue pour qu’il lâche le meilleur de ce qu’il a en lui-même et le restitue auprès des publics.

Le bilan de Fleur Pellerin est faible, et souvent accolé aux exigences du premier ministre : budget du ministère à la hausse, enfin ! Déplafonnement du crédit d’impôt pour les tournages de films, et ouverture de ce crédit aux films tournés en langue étrangère, très bien. Redémarrage du projet Médicis à Clichy sous Bois.  Bravo. La crise des intermittents n’a été réglée que parce que l’Etat finance le déficit, c’est donc tout sauf une réforme, mais la paix sociale est assurée pour le moment. C’est mieux ainsi. L’on dit aussi que les assises pour la jeune création ont été une réussite. Je ne m’en suis pas rendu compte mais je veux bien considérer l’initiative comme utile. Tels sont les vrais éléments d’un bilan de la période. Cela n’est pas nul. Mais cela reste microscopique.

On n’oubliera pas la crise à Radio France, particulièrement mal gérée politiquement, et qui a duré au-delà du raisonnable ; cela aura marqué les auditeurs du service public. On retiendra des nominations calamiteuses, faites dans le secret des cabinets, sans appel à candidature, sans projet, sans jury, sans publicité. On se souviendra des dramatiques fautes de communication, qui d’une maladresse admissible, se sont répétées pour devenir des fautes impardonnables. On n’oubliera pas les affirmations répétées jamais concrétisées : l’éducation artistique et culturelle n’est aujourd’hui véritablement financée que par les collectivités qui le veulent bien et dans un contexte de redoutable réduction des ressources de celles-ci. On gardera en triste mémoire ces « pactes culturels » que la ministre a signés avec des maires, pour dire « ici, ça ne baisse pas ! » Quel terrible aveu d’échec et de manque d’ambition. Et on regrettera de l’avoir si peu vu auprès des artistes : ce n’est pas du parisiannisme que de dire ça, car la création artistique est partout dans le pays, et pas seulement dans les grands établissements parisiens. Elle est en banlieue,  elle est en province, elle est en zone rurale. On peut fuir les premières, on peut ne pas être à Paris, et être aux côtés de la création. Cela aura cruellement manqué.

Fleur Pellerin, qui a sans doute de grandes qualités, démontrées dans ses précédentes fonctions, n’aurait pas dû être nommée ministre de la culture. Tout simplement. Et cela n’est pas de sa faute. On peut dire de même de quelques uns de ses prédécesseurs. Il y a décidément, un manque d’attention pour ne pas repérer dans la société politique actuelle, des personnalités en capacité de porter cette ambition. C’est cela qui marquera le plus ce quinquennat. Et qui avait dramatiquement marqué le précédent.

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