« Exhibit B »

exhibit-bL’interdiction d’un spectacle est un acte de dictateur.

J’ai été défavorable à la décision d’interdiction à priori des « spectacles » de Dieudonné. Pour les mêmes raisons, je m’indigne des tentatives d’interdiction à priori de la performance de Brett Bailey, « Exhibit B », programmé au théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, puis au 104 à Paris. Aussi graves sont les actions d’intimidation et de menaces qui accompagnent cette affaire et qui polluent l’approche paisible qu’une telle proposition impose pourtant. Le théâtre est un lieu de paix, de pensée, de dialogue, de réflexion. C’est un espace à part de confrontation, de discussion, de passion, d’accord et de désaccord, car l’art suscite le questionnement. Celles et ceux qui violent ce pacte fondamental de la démocratie sont des adversaires de la démocratie. Il faut les prendre comme tels.
Les fantasmes les plus absurdes sont au centre de la campagne organisée à l’encontre de ce spectacle. De quoi parle-t-on : « « Exhibit » comme « exhibition » bien sûr, mais aussi pour ce que le terme signifie littéralement : « pièce à conviction ». Série de tableaux vivants évoquant, pour mieux les critiquer, le modèle des zoos humains, l’ensemble fait écho aux expositions ethnographiques et au racisme scientifique qui ont proliféré dès les années 1850 dans les pays colonialistes. Par un voyage dans le temps, Brett Bailey convoque les atrocités commises en Afrique et interroge les politiques actuelles envers les immigrés africains en Europe. Cette proposition d’une grande force plastique et politique est une expérience déroutante et rare pour le spectateur, questionnant son statut même. Ici, aucun objet n’instaure de distance entre celui qui contemple et celui qui est contemplé. C’est, en son principe, le regard posé sur l’altérité qui est réexaminé. »

Je n’ai pas vu ce spectacle, et je ne peux donc pas le critiquer, ce que les adversaires de cette proposition artistique ne s’empêchent pas de faire, bien au contraire. Mais les positions de principe sont essentielles pour aborder le débat autour d’une proposition artistique. Celles et ceux qui ont vu cette performance en sont sortis transformés. La présentation à Avignon en 2013 a été de ce point de vue unanime. C’est le sens de l’art, comme le rappellent justement les deux directeurs programmateurs de ce spectacle, et du théâtre en particulier, « de tendre le miroir d’un certain monde pour mieux l’interroger ». C’est ce que fait Brett Bailey. Avec talent.

Programmer ce spectacle en Seine Saint-Denis d’abord, et dans l’est parisien, ensuite, dans des territoires pour lesquels la référence à l’histoire de l’immigration questionne les politiques actuelles envers les immigrés africains, nombreux dans ces villes et ces quartiers, est d’évidence pertinent. Placer le théâtre contemporain au cœur des sujets de la cité est une manière de parler à tout le monde et d’ouvrir le théâtre à l’actualité réelle, donc au public à qui il s’adresse. Les directeurs ont ainsi fait un geste artistique de programmation s’inscrivant dans un rapport à leur environnement politique qu’on ne peut que louer.

La France dispose d’une justice indépendante et capable – grâce à la loi sur laquelle elle se fonde – de trouver les réponses à des faits délictueux, même dans le champ de l’art et de la création. Si l’œuvre présentée était à ce point attentatoire à nos règles démocratiques, la justice trouverait moyen d’y répondre. La censure à priori ne peut pas être une réponse dans une société démocratique. La justice à posteriori reste le socle républicain de nos valeurs communes.

Il convient en revanche de se mobiliser contre les extrémismes de tous bords, de plus en plus nombreux, qui veulent imposer leur morale, leurs règles propres, hors du cadre de la démocratie. Quand on s’attaque à la création artistique, c’est évidemment la liberté de pensée qui est en cause, et la démocratie qui flanche. C’est pour cela que ce spectacle sera présenté. Et que le débat autour pourra avoir lieu, en connaissance de cause. Dans le respect des règles qui nous rassemblent.

Ce spectacle a été présenté à Avignon, et la critique a salué un travail exceptionnel d’une puissance évocatrice inégalée. Comment expliquer qu’en 2013 ce travail n’a suscité que l’admiration et la réflexion, quand en 2014 il suscite l’appel à la censure ? Alors que la culture reste le socle rassembleur d’un grand nombre de concitoyens, l’espace de l’espoir et du renouveau, je ne veux pas croire que notre pays régresse au point de connaître à nouveau la violence à l’entrée d’un théâtre, comme ce fût le cas avec la pièce de Roméo Castellucci ou avec la présentation récente de la pièce de McCarthy à Paris. Il y a pourtant des similitudes troublantes dans ces faits dont les protagonistes sont sans doute différents, mais dont le résultat est le même.

Résister à la provocation, soutenir la liberté de programmation et de création pour susciter le débat démocratique, tel est le sens profond de l’engagement des politiques culturelles ici et maintenant. Demain au TGP et après demain au 104.

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