Discours prononcé à l’occasion de la remise des insignes de chevalier dans l’Ordre National du Mérite par Monsieur Claude Bartolone, Président de l’Assemblée nationale

OLYMPUS DIGITAL CAMERAMonsieur le Président de l’Assemblée nationale, et cher Claude,
Chers amis,

C’est évidemment beaucoup d’honneur que tu me fais. Et je suis très heureux qu’ici, dans ce lieu de la démocratie par excellence, en présence de Simon, mon compagnon, de ma mère, de ma famille, de mes amis et collègues, l’on puisse parler de culture et, à travers mon modeste exemple, évoquer l’engagement.

D’abord, j’ai quelques remerciements fondateurs à adresser. Te remercier, Claude, pour cette distinction qui m’honore et pour les propos que tu as bien voulu tenir en cette occasion. Trois personnes ont été déterminantes dans mon parcours professionnel et je veux ici m’y arrêter un instant pour les remercier du fond du cœur.

Franck Sérusclat, d’abord, Sénateur du Rhône. Claude Bartolone ensuite, avec évidence et reconnaissance. Philippe Yvin, évidemment.

Franck Sérusclat, c’est une histoire insensée entre un tout jeune assistant parlementaire – j’avais 24 ans ! – recruté pour des raisons étranges – « objecteurs de conscience, c’est bien, chauffeur livreur ? Vous connaissez donc bien Paris, c’est utile !  – et savez vous comment s’appelle le Baron de la vie parisienne d’Offenbach ? – Fraskata ! » – et un vieux parlementaire, un animal politique totalement atypique, cultivé, curieux de tout, sympathique, généreux, courant les théâtres dès qu’il n’y avait pas de séance de nuit, lisant des dizaines de livres par semaine, épluchant la presse dans le détail, et qui m’a confié des missions presque impossibles , auxquelles je me suis accroché grâce à un immédiat rapport de confiance entre nous.

Notez tout de même que mon premier travail aura été d’être la petite plume de ce qui est devenu la loi Huriet Sérusclat, loi relative à la protection des personnes qui participent à des recherches biomédicales, adoptée à l’unanimité du parlement, dans les deux chambres ! Pour commencer dans la vie professionnelle, c’est assez stimulant.

Des lois relatives à la bioéthique, en passant par les textes successifs relatifs à l’adoption, sans oublier les postures personnelles de Franck sur le désarmement, la laïcité, Franck était un parlementaire socialiste aux racines profondes et aux convictions ancrées ! J’ai réussi aussi, dans le cadre de nos échanges interminables, à l’entraîner sur quelques sujets majeurs au cœur de mes engagements : il a déposé avec quelques rares autres sénateurs, le premier texte sur le contrat d’union civique, Stéphane Martinet doit s’en souvenir, il s’est engagé avec virulence en faveur du combat pour le droit à la constitution de partie civile des victimes d’accidents à l’armée, avec l’aide évidemment très bienveillante et décisive de Michel Dreyfus-Schmidtt, il a lutté pour le droit à l’assurabilité des séropositifs : autant dire des sujets d’actualité à l’époque où il fallait s’opposer à beaucoup d’intérêts. Je n’oublierai jamais Franck et lui dois beaucoup dans ce que j’ai pu faire par la suite.

Claude Bartolone, ensuite. Je n’ai eu aucun mérite à être recruté par toi en 1997, après la victoire de Lionel Jospin, et juste après ton élection à la commission des affaires culturelles et sociales : j’étais le seul candidat. Tu avais proposé le poste à ton assistant d’alors, Bertrand Kern, qui n’en avait pas voulu, et de là est née une longue aventure qui est partie de l’Assemblée nationale, pour aller au ministère de ville et nous retrouver quelques années plus tard au Conseil général de la Seine-Saint-Denis. Comme avec Franck, l’élément déclencheur a été la relation de confiance immédiate qui a permis ce long compagnonnage à la source de mes plus belles expériences professionnelles. Les quatre années du ministère de la ville resteront des années majeures dans l’expérience et dans le plaisir d’un travail en équipe que je n’avais alors jamais connu. Grâce à Claude, j’ai découvert le fonctionnement d’un gouvernement de l’intérieur, j’ai appris l’expérience du cabinet ministériel et j’ai touché les politiques culturelles avec délice… Se retrouver en 2008 pour élaborer et renouveler en profondeur la politique culturelle de la Seine-Saint-Denis a certainement été l’élément le plus professionnalisant de toutes les expériences. Rude, très rude parfois, mais avec quelques années plus tard, de belles réussites et une joie quotidienne réelle d’avoir réussi à fédérer des équipes qui m’avaient reçu avec, pour certains d’entre eux, avec une hostilité manifeste dans un contexte d’alternance gauche-gauche assez particulière.

De Claude, j’ai apprécié la qualité d’écoute, absolument essentielle entre un grand élu et ses collaborateurs. Le côté « bien vivant » nous a certainement aussi rapprochés à bien des égards. Je n’oublierai jamais l’initiative du ministre visant à fêter le premier « pacs » dans un ministère, dans un cabinet de ministre… Souvenir qui laisse des traces heureuses, fruit d’une longue histoire …Merci Claude. Infiniment d’avoir rendu possible ces expériences.

Philippe Yvin, ensuite. Philippe est le premier à m’avoir confié des responsabilités dans le domaine des politiques culturelles, au ministère de la ville, d’abord, puis dans l’Oise pour exercer ma première mission de DAC – directeur des affaires culturelles d’une collectivité territoriale. Philippe, c’est aussi une rencontre personnelle importante. La joie de vivre, le sens du partage, l’intelligence extrême en action, le rire qui traverse les mûrs, l’invention, l’énergie, les voyages, la gastronomie. Philippe, m’a donné l’occasion d’apprendre la technique administrative, de me forger au management d’équipe, que j’aime profondément, et à soutenir les idées les plus originales, les projets les plus ambitieux. Il n’y a rien de plus satisfaisant que de passer de l’idée à la chose et la voir vivre, grandir, mûrir, changer. Philippe permet la créativité, l’invention : dans ces métiers de l’administration, c’est une qualité exceptionnelle que je ne saluerai jamais assez. Merci Philippe, infiniment.

Mes « mérites » sont donc le fruit de ces expériences et de cette addition de rencontres exceptionnelles, le goût du travail en équipe, le plaisir d’être créatif et de ne jamais oublier l’essentiel de l’existence, qui est aussi ailleurs. Comment ne pas relater le soutien incroyable que j’ai reçu de Claude et de Philippe alors que j’étais victime d’une attaque manifestement homophobe alors que j’étais chef de cabinet au ministère de la ville. Je n’ai rien eu à faire. J’ai seulement vu le ministre et son dir cab, indignés, heurtés dans leur conscience, agir avec une puissance d’action et une force de langage qui a confirmé, si j’en doutais encore, mon bien être dans ce cadre.

Dans les remerciements, d’un autre ordre mais d’une égale importance, je n’aurais eu aucun « mérite » dans la vie si je n’étais pas passé par l’université qui m’a sans doute appris beaucoup : l’autonomie de la pensée et du jugement, l’importance de la confrontation, la richesse de la réflexion. J’ai été heureux à l’université. Très heureux. Et comme chaque étudiant, j’ai un souvenir de professeur qui m’inspire encore aujourd’hui, dans les cours que je peux donner, ou dans les travaux que je conduis et pour lesquels je m’associe souvent aux chercheurs et aux sociologues pour nourrir les politiques publiques que je suis chargé d’élaborer. Merci à Annie Collovald.

Enfin, dans le travail que j’ai réalisé avec Franck Sérusclat, il y a eu une rencontre qui me sert aujourd’hui et à chaque instant. La rencontre avec Geneviève Delaisi de Parseval a sans doute compté plus que je ne me l’imagine encore. C’est aujourd’hui une amitié profonde qui nous unit mais c’est une pensée qui m’a aidé à agir. J’en suis conscient et profondément redevable.

Je suis à l’Assemblée nationale, à l’invitation de son Président, et je veux profiter de cet instant pour parler des politiques culturelles qui sont le cœur de mon engagement professionnel et citoyen.

Qu’il est difficile de défendre les politiques culturelles – de promouvoir ! devrais-je dire – dans une période de crise économique, de mécano institutionnel, et de raréfaction de l’argent public. Qu’il est compliqué de faire partager aux élus dans leur ensemble, que ces politiques sont structurantes et non pas accessoires, et que ce n’est pas l’événement culturel qui fait une politique mais une politique qui fait l’événement. Qu’il est surprenant de ne pas sentir des hommes et des femmes politiques incarner ces enjeux avec la force indispensable de celles et ceux qui veulent déplacer les montagnes. Il est tout de même inquiétant, en 2014, de sentir que seuls les deux « jacks » – Jack Lang et Jack Rallite – sont aujourd’hui les deux hommes politiques qui incarnent encore les politiques culturelles, comme si en trente ans, il n’y avait pas eu de relève.
Les politiques culturelles se sont construites, à l’échelle des territoires, des villes, des départements, des régions, dans une complicité étroite avec les services de l’Etat. J’ai eu cette chance depuis plus de dix ans maintenant, d’en être un acteur et d’avoir pu initier, grâce aux élus qui m’ont fait confiance, des projets que je crois être de grande envergure.
J’ai quelques convictions aujourd’hui que je voudrais partager :

La qualité – et l’efficacité d’une politique – repose sur le socle de l’exigence artistique et de l’ouverture sur le monde. Car derrière l’insupportable accusation d’élitisme, il y a un populisme qui sommeille. Il n’y pas d’œuvres artistiques qui ne soient pas accessibles, il n’y a que des conditions – sociales, territoriales, culturelles, économiques – qui en compliquent l’accès. Le rôle des politiques publiques est de considérer que cette ressource culturelle précieuse, vitale même car source de l’indépendance de la pensée et de l’autonomie de l’individu, nécessite une mobilisation forcenée et toujours renouvelée pour toucher les publics. Cet effort reste aujourd’hui l’ambition que nous devrions tous partager.

La diversité artistique est le second élément sur lequel s’appuient nécessairement les politiques culturelles ; les croisements disciplinaires sont aujourd’hui à l’œuvre dans le travail des artistes. Il n’y a pas de domaine qui soit supérieur à un autre. Tous les artistes contribuent au regard sur le monde qui fait tant de bien, d’où qu’ils viennent. Pour aller à la rencontre des publics, il faut s’ouvrir, éclater les frontières, et s’appuyer avec la même volonté, sur les ressources multiples des univers artistiques différents.  L’art contemporain dans l’espace public est aussi indispensable que le spectacle vivant. Le cinéma, que les politiques culturelles ont parfois eu du mal à saisir, est pourtant déterminant au-delà des enjeux de production.

Je suis un « enragé » de l’éducation artistique et culturelle et je suis heureux que dans l’Oise d’abord, et en Seine-Saint-Denis ensuite, les élus m’aient suivi sur cette ambition majeure, aujourd’hui au cœur des « annonces » de la politique culturelle du Gouvernement. Le grand enjeu est de construire le socle de l’exigence pour que l’ambition quantitative ne nuise pas à la nature du projet. Ce pari là, nous l’avons réussi en Seine Saint-Denis en mobilisant nos énergies, et en croisant nos ambitions entre politique culturelle et politique éducative. Ce sont les artistes qui sont au cœur de ces propositions. Elles doivent s’inscrire dans le temps et mettre durablement en contact les artistes avec les jeunes, de l’école à l’université. Cette rencontre génère souvent de la friction, casse « la forme scolaire », la secoue, l’agite, mais produit de belles réussites et contribue de façon décisive à la réussite éducative.

Et cela m’amène à ma dernière conviction sur laquelle je veux insister un instant, car elle ne plaide pas d’évidence. Les politiques « volontaires » – qu’elles soient culturelles ou sportives – ne s’élaborent pas seules. Evidemment la relation partenariale est essentielle et le dialogue constant. Mais nous avons besoin de nous appuyer sur les chercheurs. Nous devons nous confronter à la réflexion de ceux qui sont ailleurs. Les étudiants doivent être en contact avec nos territoires, nos politiques, pour y mener des études, y rencontrer le public, les acteurs culturels, les élus, et évaluer, diagnostiquer, alimenter la réflexion des agents du service public que nous sommes. Depuis plus de 15 ans, j’ai ainsi fait appel à des équipes de chercheurs, à des laboratoires associés à l’Université et qui nous ont permis de reformuler des politiques, d’en évaluer d’autres, et de refonder ici ou là, tel aspect, tel projet, telle action. Cette ressource est inestimable et doit être davantage mobilisée. Le génie de l’action publique en sortira renforcée.

Je n’ai pas parlé de numérique – pourtant au cœur des enjeux culturels du jour – non pas parce que je le néglige, mais parce que cela ne veut pas dire grand-chose. Les usages de l’informatique évoluent chaque jour, et ce sont de ces usages dont il faut parler, et non pas de la technologie elle-même. Le téléchargement, la vidéo à la demande, l’arrivée de Netflix aujourd’hui, effectivement, transforment les usages et modifient les pratiques culturelles, ce que la dernière étude du département d’étude et de prospective du ministère de la culture, a largement démontré. La bataille spectaculaire qui s’engage sur la question du livre numérique est un enjeu autant industriel, qu’économique et culturel. Et je vais peut être surprendre : moi qui aime le papier, la salle de cinéma, et la musique dans les meilleures conditions d’écoute, je considère que ce qui compte aussi, c’est que les gens lisent, voient des films, écoutent de la musique, et nous savons que souvent la cinéphilie – pour ne prendre que cet exemple – naît de la facilité d’accès à des œuvres et à leur multiple vision. C’est pour cette raison que, il y a quinze ans déjà, avec Claude Bartolone alors ministre de la Ville, nous avons soutenu – contre tous – l’arrivée des cartes d’abonnement cinématographique…. Je crois que, rétrospectivement, nous avons eu raison ! Il faut se battre sur les enjeux économiques qui découlent du numérique, mais il ne faut pas lutter à contre sens du courant du fleuve !

Mes chers amis, Mon Simon, ma chère Golda, j’ai jusqu’à présent eu beaucoup de chance. De vous avoir à mes côtés, et d’avoir ainsi pu développer mes passions dans l’envahissement que cela peut produire au quotidien. Certains disent que je « mouline » – n’est-ce pas Nicolas ? – ce n’est pas faux. Je mouline du cerveau. Je n’ai pas de mal à avoir des idées. J’essaie juste, et c’est une nuance importante, de ne pas brasser d’air !!!

Votre présence à tous ce soir m’honore vraiment. Me fait profondément plaisir. Me touche. C’est incroyable d’avoir réussi à rassembler en une soirée autant de monde, autant d’amis, de collègues, quand on a souvent du mal, dans notre vie parisienne, à organiser un diner à 4. Cela prouve que les symboles de la République ont du sens, malgré tout ce qu’on en dit parfois. Merci Cher Claude, d’avoir rendu cela possible.

 

 

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