Quelle culture métropolitaine ?

Dans un an, la Métropole du Grand Paris devrait voir le jour. Cette évolution institutionnelle majeure pour certains domaines bien identifiés- le logement, les transports, le développement économique – inquiète le secteur culturel. Force est de constater que la culture métropolitaine est absente des discussions politiques en cours, et que ni les élus, ni les différents partis politiques, ne semblent se préoccuper de ce sujet au point de l’incarner.

La perspective métropolitaine des politiques culturelles sera singulière en Ile de France. Dans ce secteur des politiques volontaristes, les départements ont joué un rôle historique de structuration et chacune des collectivités a mis en œuvre des dispositifs différents concourant à des objectifs partagés : la démocratisation culturelle, l’accès aux œuvres, l’éducation artistique culturelle, le soutien à la création et à la diffusion, l’accompagnement des pratiques en amateur, sont autant d’ambitions communes aux différentes institutions publiques départementales composant la future métropole. C’est un atout de départ considérable. Cette « langue commune » des politiques culturelles ne cache pas des différences notables par ailleurs, selon les départements, en fonction de tradition politique, de sociologies territoriales distinctes. Les risques de dissolutions d’axes importants de politiques publiques existent et doivent être compensés par le renforcement de nouvelles opportunités. Des redéploiements de financements publics seront à définir pour sauvegarder la qualité des politiques historiques qui n’ont pas démérité, loin s’en faut, et contribuent, au-delà de l’animation territoriale locale et régionale, à l’attractivité nationale et internationale. Ce qui n’est tout de même pas rien.

La définition de l’intérêt métropolitain est le préalable d’une nouvelle politique culturelle. Pour les esprits engagés dans cette réflexion stratégique, la dimension de rayonnement et d’attractivité de la métropole constitue un premier critère presque « naturel ». C’est sa conséquence éliminatoire qui inquiète davantage les opérateurs qui, sans rayonner largement, structurent une politique à des échelles locales, constituent des réseaux particulièrement actifs, et participent à des objectifs de politiques publiques bien identifiés.

La métropole se fonde sur une logique essentielle – et profondément nouvelle – de solidarité entre territoires ; c’est l’effet « péréquation automatique » qui constitue l’opportunité la plus évidente en termes de politique culturelle. La richesse des Hauts de Seine pourra alimenter les ressources de la Seine-Saint-Denis ! C’est ainsi que la possibilité de porter une politique culturelle harmonisée se profilera dans le cadre métropolitain de demain.

Il est temps d’engager un travail prospectif qui pousse à réinterroger l’ensemble des politiques culturelles conduite en Ile de France, dans les territoires de la future métropole, tout en tenant compte d’une particularité importante : la Région Île de France a élaboré une politique culturelle généreuse, hélas fort peu coordonnée avec les départements de la petite couronne, et constituant un élément majeur du schéma futur. La taille de la collectivité métropolitaine rend souhaitable une discussion en profondeur de la politique culturelle régionale, peu comprise des opérateurs, et dont l’efficience est questionnée. De même, le dialogue avec l’État déconcentré est indispensable là où les financements croisés sont d’ores et déjà reconnus par la loi qui évoque la compétence partagée.
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Le rayonnement et l’attractivité seront le premier élément de cohérence métropolitaine mais ne suffiront pas. Les grands équipements nationaux labellisés, qu’il s’agisse du spectacle vivant ou des établissements d’enseignement supérieur, trouveront un espace de partenariat public adapté à la réalité de leur travail. Mais que deviendront les lieux intermédiaires, les conservatoires ? La région Île de France, déjà présente au titre des ses dispositifs de « permanence artistique et culturelle » et de « fabrique » peut constituer un partenaire décisif pour ces lieux intermédiaires qui ne survivront pas à un désengagement public. L’argument de leur structuration en réseau, comme les partenaires des musiques actuelles ou des théâtres de ville – constitue une piste de travail intéressante pour organiser le travail dans le cadre métropolitain. La métropole culturelle ne se constituera pas seulement à partir des grands vaisseaux culturels qui font le rayonnement, mais aussi en associant les petits acteurs de la diversité artistique, sous réserve qu’ils s’organisent en réseau et qu’ils pensent leurs projets dans des complémentarités territoriales bien élaborées avec les partenaires publics de demain.

Les conservatoires peuvent trouver, comme dans la loi de 2004, mais à l’échelle métropolitaine, un espace utile de rapprochement à travers l’élaboration d’un schéma qui favorise les rapprochements et développe des projets communs. Les festivals, les manifestations et autres projets rayonnants ont vocation à s’inscrire dans une même logique de subsidiarité bien pensée. La métropolisation des festivals offrira une opportunité de travail en commun entre institutions, renforcera la circulation des publics, et offrira une meilleure visibilité. Cependant, nul ne peut prétendre que l’addition des festivals déjà existants dans tous les départements de la petite couronne, et de Paris, ne risque de produire un effet de saturation (de sur offre) qu’il faudra anticiper. La métropole culturelle ne sera pas l’addition des politiques locales d’hier. Il faudra bien qu’elle se structure d’une façon ou d’une autre.

Le devenir des dispositifs d’éducation artistique est plus complexe à résoudre. Ces politiques sont plus récentes et très différentielles entre collectivités. L’inscription de l’EAC dans le code de l’éducation confère à cette action un caractère maintenant obligatoire qui sera naturellement portée par la collectivité en charge de la gestion des collèges, comme cela s’est mis en place dans le cadre décentralisé postérieur à 1983. Cette organisation inquiète. L’EAC est une action qui se construit en dentelle, doit être souple et adaptable, doit faire l’objet d’un engagement politique fort pour mobiliser des moyens conséquents ; elle s’organise d’autant mieux qu’elle se situe à des échelles de proximité. La priorité politique accordée au niveau national nécessite de réinterroger le cadre territorial tel qu’il semble se dessiner aujourd’hui, afin de ne pas laisser filer une logique « administrative » aux dépens d’une « ambition politique ». L’incertitude qui pèse encore sur le cadre dans lequel les établissements d’enseignement seront organisés, doit être vite levée pour ne pas générer une déconstruction des politiques éducatives très affirmées, et mises en œuvre par les collectivités locales et territoriales. Ce sujet ne semble pas encore pris en compte à sa juste valeur alors même que le Gouvernement revendique avec justesse et pertinence l’impérieuse obligation d’éducation artistique et culturelle.

L’originalité des formes de soutien à la création artistique interpellera inévitablement l’élaboration de la nouvelle politique culturelle métropolitaine. La métropole peut représenter un risque de fragilisation des résidences artistiques mises en place ici ou là, et qui ont permis d’allier le meilleur du repérage artistique avec les formes les plus variées et exigeantes d’actions culturelles. Le dialogue entre les collectivités, la région, et la DRAC est indispensable pour imaginer les modalités de cette politique dans un nouveau cadre. Le modèle des résidences artistiques est-il généralisable à la métropole ? Faudra-t-il sanctuariser les financements des résidences dans le cadre des subventions de fonctionnement des lieux d’accueil ? Cela n’est pas sans risque quand on connaît la pression sur les marges artistiques de ces établissements. La charte des résidences, récemment élaborée par les services de l’Etat en Ile de France, ne pourrait-elle constituer le cadre naturel d’une construction métropolitaine ?

La chance de la péréquation financière n’a de sens que si le périmètre d’intervention des politiques culturelles ne fond pas comme neige au soleil dans la redistribution des rôles. Telle est bien l’inquiétude qui s’exprime et qui impose d’engager le dialogue de toutes les institutions publiques aujourd’hui au cœur des politiques culturelles territoriales. L’opportunité de la métropole rend possible un dialogue de fond avec ceux qui participent à la qualité des politiques culturelles, les services de l’Etat et ceux de la Région. Cette perspective ne se refuse pas.

La mission de préfiguration de la métropole du Grand Paris a engagé une réflexion culturelle confiée à un groupe d’experts qui mène aujourd’hui un travail de consultation approfondie. C’est une bonne démarche, utile et nécessaire.

Reste que cette réflexion technique essentielle doit aussi trouver le portage politique indispensable en vue de son incarnation. Les élections départementales et régionales de 2015 offrent l’opportunité d’affirmer l’ambition culturelle, de telle sorte que les graves conséquences des élections municipales ne se reproduisent pas et que la recherche de l’économie budgétaire ne se fasse pas aux dépens des indispensables politiques culturelles.

L’enjeu est magnifique. Il est porteur d’une nouvelle espérance à condition d’être pensé aujourd’hui, d’être incarné demain, et d’être mis en place avec détermination dès 2016. C’est après demain !

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