Politique culturelle en Seine-Saint-Denis (1)

Je n’ai jamais parlé de mon activité professionnelle directement sur ce blog, principe d’obligation de réserve et déontologie personnelle. Venant de quitter mes fonctions de directeur de la culture au service du département de la Seine-Saint-Denis, après 8 années, je peux m’autoriser à formuler des éléments d’un bilan. Il n’est évidemment pas personnel, en ce sens que toute l’action conduite n’a été possible que grâce à des élus qui ont porté l’ambition, et lui ont donné des moyens. Que soient ici remerciés Claude Bartolone et Stéphane Troussel. Ce bilan n’est pas davantage une aventure individuelle, et doit pour beaucoup sa qualité aux équipes qui m’ont entourées, et qui ont su formuler des propositions, développer des idées, expérimenter des actions. Le service public de la culture n’existe pas sans ses agents engagés et créatifs.

 

La Seine-Saint-Denis, une terre historique de culture.

Prendre les fonctions de directeur de la culture à l’occasion d’une alternance politique gauche / gauche, n’était pas la moindre des gageures. A fortiori quand le parti communiste, qui dirigeait le département depuis des décennies, avait fait de la culture sa marque de fabrique, l’expression de son ambition, et l’affirmation d’une identité locale revendiquée. Mais comme toujours, les longues gouvernances génèrent des routines, parfois des complaisances, et le renouvellement n’est plus assuré. Or toute politique publique qui ne sait pas se régénérer, s’enkyste et tombe dans des mauvaises pratiques en s’éloignant parfois de l’intérêt général.
Reconnaissons cependant avec franchise que la Seine-Saint-Denis, avant 2008, avait porté un message politique assumé en faveur d’une politique culturelle de haut niveau d’exigence pour ce département de banlieue. De Jack Ralite à Aubervilliers, en passant par Patrick Braouzec à St Denis, et Georges Valbon à Bobigny puis à la tête du département, le parti communiste a su, dans la période des années 80 à 2000, élaborer une politique en faveur de la culture, incarnée par des hommes qui lui ont attribué des moyens importants.

L’invention des politiques transversales

Pour renouveler une politique culturelle historique, j’ai proposé de partir des « manques » identifiés.

L’éducation artistique et culturelle (EAC), d’abord. Le département conduisait jusqu’alors une politique éducative d’éveil à la citoyenneté des collégiens, pour laquelle les artistes pouvaient être associés. Ils n’étaient pas le cœur du réacteur. En confirmant le cadre expérimental qui avait été posé avec « In Situ », résidences d’artistes en collèges, en élaborant un dispositif « la culture et l’art au collège », le département a inventé une marque de fabrique majeure faisant de la transmission le cœur de sa politique culturelle. Concernant dès la première année, la quasi-totalité des collèges, en mobilisant plus d’une centaine d’opérateurs culturels, en créant en interne une mission transversale en charge de sa mise en œuvre, la Seine-Saint-Denis peut revendiquer une ambition hors du commun. Transversal, ce projet l’est par nature, car il oblige tous les services de la direction de la culture à travailler ensemble, à repérer les artistes, à évaluer les actions, et à en renouveler en permanence les participants. Année après année, pour éviter tous risques de routinisation, les outils de l’évaluation ont été mobilisés, et de nouvelles initiatives mises en place : de l’éducation à l’image pure, en passant par la création de parcours de découvertes urbaines, sans oublier le renforcement des actions autour de « collège au cinéma » pour valoriser « le court métrage », la mise en œuvre de médiation autour des œuvres produites dans le cadre du 1% artistique, tout ce qui peut alimenter la dimension culturelle des collégiens est mise en œuvre, grâce au partenariat étroit avec les services académiques. Enfin, la mobilisation de tous les partenaires culturels du département, au titre de leurs interventions de droit commun, a contribué à renforcer les actions de sensibilisation et d’éducation. Cette priorité d’action est ressentie comme légitime par tous, et a su prendre son envol très rapidement. Après l’élection présidentielle de 2012, la réaffirmation nationale en faveur de l’éducation artistique, le département est devenu territoire « porteur de projets » et élabore une politique expérimentale de coordination de l’EAC avec les villes et la région, pour créer des parcours d’éducation artistique cohérents pour les enfants, tout au long de leur scolarité. Grand projet s’il en est, véritable ambition politique.

La coopération avec les villes, ensuite. Celle-ci, de toute évidence, n’existait pas au sens propre. Les quelques conventions qui pouvaient exister n’avaient que pour fonction de répondre à des demandes très « politiques », et hors de toute stratégie de politique culturelle. La création d’une mission transversale interne à la direction de la culture a constitué une approche différente. Fondée sur des agents issus de tous bureaux des services de la culture et du patrimoine, il s’est agi de développer une culture radicalement nouvelle, partant des territoires et non seulement des disciplines artistiques ou des lieux. Provoquant d’abord des formes de résistance passive, suscitant parfois des oppositions frontales à l’intérieur même des équipes, cette organisation a trouvé sa place, grâce aux villes, qui se sont appropriées l’aide à l’ingénierie de projet, et ont découvert un outil de légitimation auprès de leurs élus en plus des quelques moyens les aidant à financer des projets hors cadre du droit commun. Le management de cette mission a développé une culture nouvelle et a créé un réseau effectif des directeurs des affaires culturelles. Les conventions aujourd’hui élaborées sont le croisement du dialogue entre les attentes des villes et les priorités du département, à partir d’un « compromis territorial » qui déplace le cœur de l’appréciation des projets. 8 ans plus tard, une étape nouvelle est engagée à partir de priorités thématiques. J’ai la conviction que la politique culturelle de demain se renouvellera fondamentalement à partir de cette approche territoriale. Les élus ont apprécié cette méthode, à des années lumières de la logique du guichet, et ont investi le dialogue politique. En travaillant ainsi, la lecture politique n’est plus partisane, elle est strictement fondée sur l’ambition culturelle. Les villes qui ne viennent pas dialoguer avec le département sont évidemment libres de ne pas le faire ; elles ne sont cependant pas victimes d’une discrimination politique !

Le croisement des politiques culturelles et des politiques sociales, enfin. La Seine-Saint-Denis, avant 2008, n’avait engagé aucune réflexion – ni à fortiori aucune action – dans ce domaine. Le postulat était catégorique : il ne fallait pas tomber dans les errements du « socio cu » ! La rencontre avec les homologues de la direction de la prévention et de l’action sociale restera un grand moment de conviction et d’engagements conjoints, toujours confirmés pendant les huit années de ma présence, en s’élargissant à tous les secteurs sociaux. La volonté d’agir auprès des populations les plus éloignées de la culture, de former les professionnels à ces questions, est apparue d’une utilité majeure. Les actions dans le domaine de la petite enfance avaient créé quelques habitudes de travail en commun, mais il a fallu innover, car les cultures communes étaient inexistantes, entre les services de la culture et les services sociaux départementaux. En s’associant à un laboratoire universitaire (Paris XII) qui nous a aidés à construire un diagnostic et à repérer les acteurs volontaires, un projet est né. « Figure libre » est un outil qualitatif certes encore microscopique, qui s’adresse simultanément aux usagers et aux personnels des services sociaux, dans le cadre d’actions collectives, associant évidemment des artistes. La capacité à développer ces projets ultra qualitatifs reste sous le feu de la contrainte budgétaire, même si, des actions nouvelles s’élaborent autour des personnes âgées. Il n’en reste pas moins que dans le cadre de la compétence sociale obligatoire des départements, il y a là, LE chantier de demain pour créer une vraie politique sociale de la culture, dotée des moyens adaptés. Les élus auront à s’emparer de ce débat, et j’espère qu’ils le porteront avec une ambition aussi forte que celle mise en œuvre dans le domaine de l’éducation artistique et culturelle. La Seine-Saint-Denis pourrait alors revendiquer une politique culturelle de la transmission, qui n’oublie personne, et très adaptée à la réalité sociale de ses habitants.

Ces trois exemples symbolisent les chantiers développés en huit ans, et renouvelant en profondeur la politique culturelle d’une grande collectivité territoriale. Ils sortent des chemins battus, ils obligent au dialogue, ici, avec les villes, là, avec les autres services du département ; ils imposent de sortir de son habitus propre et de comprendre les problématiques des autres ; ils sortent de l’entre soi, ils cassent les jargons sectoriels effarants que nous entretenons ; ils obligent à inventer. Ils déplacent en définitive nos politiques publiques. Ils renouvellent nos missions. Ils servent l’intérêt général. Bref, rien n’est plus beau pour le service public de la culture ! Rien n’est plus exaltant.

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