Cinéma (2/3) : quel devenir pour les salles indépendantes ?

cinémaLa nouvelle vague d’implantation de multiplexes en Il de France pose clairement le devenir des salles indépendantes, privées ou subventionnées, encore présentes sur le territoire. Cette question est posée avec acuité par l’inauguration de plus de 40 salles en région parisienne, mais fait également écho à d’autres problématiques majeures de la distribution cinématographique : l’accès en première exclusivité aux films d’art et d’essai et de recherche est de plus en plus difficile pour ce réseau de salles qui a construit une partie de son positionnement singulier sur cette possibilité. L’équipement numérique des salles, presque partout réalisé, ne change pas la donne et pourrait même contribuer à l’aggraver, ce qui peut apparaître comme le comble du comble !  

C’est un sujet majeur qui est posé et qui implique plusieurs aspects : Il pourrait être temps de considérer l’aménagement cinématographique francilien comme achevé et de revoir drastiquement la réglementation relative à l’implantation de nouvelles salles. Pour mémoire, il y a 88 salles à Paris totalisant 431 écrans ! Il est peut-être temps de dire que cela suffit, à Paris comme en Ile de France.

Cela posé, la question des salles indépendantes existantes ne sera pas réglée pour autant. Il faut expérimenter un nouveau modèle qui n’intéresse pas les grands circuits industriels de la diffusion, et qui peut générer un rapport à la proximité intéressant. Ce modèle nouveau n’existe pas. Des pistes multiples pourraient s’agréger dans un projet à inventer.

  • Les films de patrimoine sont quasiment invisibles, et même le développement de l’offre numérique télévisuelle ne favorise pas leur diffusion grand public. Mais l’accès aux copies de ces films, peu numérisés, est difficile, et pose des problèmes d’équipements techniques aggravés, les salles de projection n’ayant pas toujours pu, faute d’espace, conserver le projecteur 35mm à l’arrivée des projecteurs numériques.
  • Le documentaire et le court-métrage, qui constituent des secteurs essentiels à la création, ont quasiment disparu des écrans, sans doute parce que le public se dirige d’abord vers d’autres formes cinématographiques plus accessibles et divertissantes. Pourtant, des festivals de renom – notamment celui de Clermont Ferrand – rassemblent un public extrêmement impressionnant,  laissant tout de même penser qu’il y a dans ce secteur des marges de progrès possibles.
  • Le secteur des arts visuels, et de l’art vidéo en particulier, constitue un espace peu présent dans les salles de cinéma. Ce domaine  peut constituer un terrain intéressant, mais se rapproche du « hors film », plus exactement du « hors-cinéma », interrogeant de fait le  rôle de la salle de cinéma qui pourrait ainsi être amenée à se diversifier tellement au point de s’éloigner de la diffusion exclusive de cinéma. C’est donc une révolution qui s’annonce.
  • Cela amène naturellement à l’enjeu du « hors film », investi par les grands réseaux pour la diffusion de l’opéra, mais qui  pourrait offrir des débouchés différents où le positionnement indépendant créerait de nouvelles opportunités.

A ces enjeux de contenu, des stratégies de publics peuvent aussi être pensées.

  • Le numérique offre des opportunités que les grands réseaux n’investiront pas, et n’ont en tout cas pas investi pour le moment : le sous titrage pour les personnes malentendantes, les boucles pour les personnes non voyantes, l’accueil des publics éloignés pour les raisons multiples bien connues.
  • Les personnes âgées, les personnes handicapées, peuvent devenir de véritables cibles des salles indépendantes, favorisant le retour en salle, par des conditions d’accompagnement spécifique, d’un public qui ne se sent pas à l’aise dans les grands complexes où l’achat de place se fait par internet, où les guichets sont automatisés, et où l’arrivée en salle ressemble davantage à l’arrivée face à un tableau de destination d’un aéroport angoissant qu’à une salle où l’on se rend par plaisir, par curiosité, par goût de l’inconnu et désir de la découverte.
  • La question de l’éducation à l’image, déjà bien présente par l’éducation cinéphilique et les dispositifs nationaux coproduits par le CNC, peut pousser à des développements beaucoup plus importants, et notamment s’ouvrir à un public non scolaire.
  • Dans une société démocratique si agitée, l’éducation au média devrait aussi passer par une forme réinventée d’éducation populaire, dans un partenariat intelligent avec d’autres équipements publics.
  • C’est le dernier point : la salle de cinéma doit travailler en réseau avec les autres acteurs culturels. Les croisements de contenu favorisent toujours les croisements de publics. Depuis longtemps, les partenaires culturels ont pensé ces rapprochements : il faut les rendre évident au public, il faut inscrire le cinéma dans le réseau de la ville, il faut en faire un espace du quotidien.

Il y a des choses à inventer pour  les salles indépendantes, de proximité, dans des équipements qui devront toujours penser leur confort et leur attractivité, mais qui pourront alors partir à la recherche du public par des singularités d’approches que les  réseaux industriels de la diffusion ne conduiront jamais, du fait de la pression du marché des sorties de films qui gouvernent les salles. Cela veut dire que le cœur du métier des salles indépendantes s’appuiera sur la médiation et la recherche des publics. En travaillant ainsi, on découvrira que les salles de cinéma indépendantes, comme le spectacle vivant, devront s’adresser au public par une invention permanente qui passera de la programmation à la médiation, en n’ayant pas peur d’accueillir des formes innovantes dans des salles historiquement faites pour le cinéma, mais qui ne perdront pas leur âme à s’ouvrir à d’autres formes d’images, c’est-à-dire aussi, d’imaginaires. Et l’on verra alors que la proximité retrouvera un sens originel.

Je ne donne pas de leçon en disant cela, car beaucoup des directeurs de salles ont mis en œuvre tel ou tel aspect. La dynamique globale est rarement pensée. La peur du numérique a plutôt généré des formes de repli que de reconquête. D’une technologie subie, il faut faire l’atout d’un progrès voulu. Il y a peut-être un changement générationnel à favoriser. Il y a de toute évidence un avenir possible dans ce monde si difficile. Mais le préalable du gel  de construction de nouveaux équipements – je ne parle que pour l’ile de France – est nécessaire. D’autres régulations professionnelles restent indispensables, comme l’accès aux films. L’exception culturelle doit aussi signifier, dans un univers d’abord marchand, que l’accès à un film relève aussi d’un droit à la culture dont nul ne peut être privé pour de mauvais motifs.

Il faut expérimenter un projet global pour les salles indépendantes. Il faut faire ce pari de la singularité contre l’homogénéisation en cours. Il faut un soutien à cette prise de risque pour construire une diversité des formes de la diffusion, c’est toute la noblesse des politiques publiques de la culture d’aller là où le marché ne va pas, pour favoriser la rencontre, la citoyenneté par l’art et la culture.  

 

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